Gualdo 2.0

Edition critique numérique de

l'oeuvre narrative de Luigi Gualdo (1844-1898)

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    UNE RESSEMBLANCE

    A François CoppéeÉcrivain très populaire en son temps, François Coppée (1842-1908) est aujourd’hui méconnu et mésestimé. Il compte parmi les poètes partisans de l’art pour l’art.

    I.

    MAURICE d’Affrey était seul, assis  devant un grand feu qui flambait joyeusement, enveloppé d'une jaquette de chambre, et les yeux fixés sur le cadran de  la pendule dont les aiguilles n'étaient pas loin de minuit. Ces douze coups qui tintent gravement, impressionnent toujours un peu lorsqu'on est seul et qu'on les entend rompre tout à coup le silence; mais ce qui augmentait encore pour Maurice la solennité de cette heure, c’était que le douzième coup marquait la mort d’une année et le commencement d'une autre. Cette dernière minute qui ressemble au dernier soupir de l'année, à tout jamais passée et que nul ne peut faire revenir, ce premier instant d'une année nouvelle; ces douze coups qui, plus forts que de coutume, nous annoncent la marche irrévocable du temps et nous parlent de la fragilité humaine, ont toujours eu quelque chose d'émouvant pour tous — même pour les sceptiques et les rieurs — surtout pour les âmes impressionnables et les organisations nerveusesL'occurence "organisations nerveuses" renvoie au cerveau qui commande et contrôle les différents types de mouvements (réflexe, automatique et volontaire).. D'ordinaire on se réunit pour passer cette heure ensemble, ceux-ci au milieu de leur famille assemblée comme pour une fête, ceux là dans un salon, entourés de la gaieté conventionnelle d'un souper de circonstanceL'adjectif "conventionelle" semble évoquer sur le mode allusif l'univers des classes aissées telles que la bourgeoisie et l'aristocratie, dans lesquelles le quotidien est régi par un ensemble de règles sociales et morales.. Quelques uns aiment à passer cette minute suprême près de leur maîtresse, assis l'un contre l'autre, les mains entrelacées, comme pour protester par le serment de leur amour contre la fuite du temps; d'autres s'entourent de leurs meilleurs amis, des bons, des vieux, en très-petit nombre il est vrai, mais réunis par les mêmes pensées, par la douce sympathie des sentiments. Les bohèmes, les viveurs, les déshérités d'affection, continuent leur rire de bravade jusqu'à cette heure sérieuse et couvrent la voix troublante de l'horloge par les rumeurs d'orgieLes catégories évoquées s'opposent aux univers bourgeois et aristocratiques par leur rejet commun des conventions.. Maurice, lui, était seul; il n' avait plus ni famille, ni liens d'aucune sorte; et, les autres fois, il passait cette soirée chez un peintre Alfred TalvetL'intégration de Maurice D'affrey au milieu des artistes bohèmes, auquel appartient le peintre Alfred Talvet en fait un personnage intermédiaire entre l'aristocratie et le nomadisme de la bohème du XIXe siècle., son meilleur ami. Mais cette fois il s'était senti dans l'âme un désir maladif de solitude; et au dernier instant, il avait écrit un billet, prétextant des affaires importantes et imaginaires, pour qu'on ne l'attendît pas, — et il finissait ainsi tranquillement son année au coin du feu, ayant bien fermé les portes et les volets pour n'être pas dérangé et pour qu'aucun des bruits extérieurs ne le vînt troubler. Il était donc seul dans sa chambre à coucher, — une petite pièce tendue en perse mauve, meublée en bois noir, simple et coquette à la fois, sans dorures et sans tableaux, mais où l'on pouvait partout remarquer l'empreinte laissée par les habitudes d'une vie monotone, — il était là, un cigare éteint à la main, appuyé au dossier de son fauteuil dans l'attitude d'un homme fatigué de se reposer, rêvant au lieu de penser, le regard fixé sur la pendule, comme nous l'avons dit, et suivant avec attention la marche régulière de l'aiguille des minutes qui allait bientôt couvrir celle des heures. On aurait compris en étudiant ce regard qu'il regrettait peu l'année agonisante, et ne fondait point de grandes espérances sur celle qui allait s'ouvrir. Autour de lui régnait ce silence complet de la nuit, qui est si bon pour le travail et si doux pour le rêve. On n'entendait que le pétillement du bois sec dans l'âtre et le tic-tac incessant de la pendule. Maurice regardait toujours le cadran. C'était la première fois qu'il passait cette heure dans la solitude. Il avait l'air tellement absorbé, qu'on aurait cru qu'aucun bruit troublant ce silence n'aurait pu lui apporter une distraction. L'aiguille avançait toujours. Quand elle eut presque rejoint l'autre, Maurice fut pris tout à coup d'un besoin de mouvement irrésistible, d'une sorte d'agitation nerveuse. Il jeta son cigare, prit les pincettes et tisonna le feu, sans toutefois détacher son regard du cadran. Mais il ne put tenir en place, il se leva et se mit à marcher de long en large, la tète baissée, les mains dans les poches, ne voulant plus regarder la pendule. Il ne savait se défendre d'une certaine agitation inexplicable. Enfin le timbre sec de l'horloge se fit entendre, et les douze coups tombèrent, graves, égaux, sonores, au milieu du silence de la chambre. Il ne put s'empêcher de tressaillir, arpenta encore la chambre deux ou trois fois, puis se rassit à sa place. Il y resta longtemps immobile, encore plus absorbé qu'auparavant; puis il se leva de nouveau tout à coup, alla à un petit bureau près de la fenêtre, y portant la lampe, ouvrit un tiroir et en tira des paquets de lettres, des papiers et une masse confuse de petits objets différents. Un étui en velours contenait un portrait qu'il regarda longtemps et qu'il finit par baiser comme une relique. Il mania les petits objets un à un, surtout un médaillon orné d'une turquoise fort belle, et les remit chacun à sa place dans le tiroir, puis il prit une des lettres au hasard et la lut. Il y en avait six paquets. Quand il en eut fini un, il le remit en place et défit l'autre. Peu à peu il lut toutes les lettres. De temps en temps un soupir sortait de sa poitrine; plus souvent il souriait. Une seule fois deux grosses larmes lui remplirent les yeux ; il les essuya du revers de sa main et continua sa lecture. Il lisait avidement, s' arrêtant à de certains passages comme pour les savourer. Il pliait les lettres l'une après l'autre, et on aurait pu entendre distinctement dans le silence le froissement du papier. Quelques-unes étaient usées comme les papiers qui ont été beaucoup lus ; il les remettait soigneusement dans leur enveloppe. Il ne s'apercevait plus que le temps passait. La nouvelle année marchait; il n'y songeait plus. Lorsqu'il eut fini, que tout fut replacé avec le plus grand soin, on dirait presque avec religion, il ferma le tiroir, mit la clef dans sa poche et s'appuya au dossier de sa chaise, le regard perdu dans le vide. Il sentit le froid, étant près de la fenêtre, à travers la vitre de laquelle on pouvait voir la neige qui tombait à gros flocons ; il eut un frisson, se leva et s'approcha de nouveau du feu. Un coup retentit à la pendule. Il souleva la tête et regarda machinalement, tandis qu'il se penchait pour se chauffer. Trois heures et demie du matin ! Il fut très-surpris que le temps eût marché si vite. Il alluma un autre cigare, mais il le laissa s'éteindre comme le premier. Il remit du bois dans l'âtre et raviva la flamme sans plus songer à se coucher. De nouveau il se pelotonna dans son fauteuil et se replongea dans sa rêverie. — A quoi pensait-il? Sans pouvoir le préciser, il n'aurait pas été très-difficile de le deviner à peu près en le voyant. — Il pensait probablement à un passé lointain et à jamais évanoui. Il réfléchissait à l'ennui de sa vie présente, et ne voyait rien dans l'avenir. Sur ses traits un peu pâlis et dans son regard triste et doux, on ne lisait pas les fortes douleurs qui nous ôtent la joie en nous laissant le courage, ni l'orage des passions violentes, ni les luttes de la vie, ni le feu du désir ou de l'ambition ; mais l'apathie qui s'empare de ceux qui ne voient que le vide autour d'eux. Peut-être ces heures, pour la première fois passées dans la solitude, bien que volontaire, l'affligeaient-elles plus que le reste. Il avait cependant l'air indifférent, de cette indifférence qui est plus triste que la tristesse même. Peut-être se souvenait-il d'avoir passé ce moment si grave d'une autre manière , peut-être songeait-il à d'autres années qui finissaient pleines de regrets et naissaient rayonnantes d'espoir. Bien que Maurice, orphelin depuis son entrée au collège, n'eût jamais connu sa famille et eût toujours compté un nombre assez restreint d'amis, il n'avait pas toujours été seul, comme il l'était maintenant redevenu depuis quelques années, comme surtout il se sentait l'être dans cette nuit qu'il passait à évoquer les jours disparus. Tout son passé se déroulait devant ses yeux, presque avec la netteté d'une vision. Il se revit lui-même, comme il était à sa sortie de collège, riche pour un étudiant (l'héritage paternel était de sept ou huit mille livres de rente, qui lui suffisaient pour vivre à son aise et être généreux quelquefois), très-rieur, très-enfant pour son âge, légèrement blasé et posant pour une maturité précoce ; mais déjà très-enclin à la rêverie; se vantant surtout de connaître les femmes et d'être à l'abri des dangers de la passion. Il avait fait son droit, menant une vie très-tranquille, ayant quelques amis et peu de camarades. Il continua la même vie après avoir fini ses études, dont il se servit tout de suite pour ne rien faire. Sans avoir précisément ce qu'on appelle de l'esprit, il était amusant et maniait assez bien la pointe de l'ironie, qualité qu'il avait tout à fait perdue plus tard, ou que peut-être il négligeait par indolence. Il se revit, quelque temps après, lorsque, malgré son invulnérabilité, il se sentit amoureux fou d'une dame à qui il avait été présenté dans un bal, chez qui il était ensuite allé quelquefois, et que le hasard, ce vieil intrigantCette mention qui consiste à privilégier le hasard à une vision eschatologique de l'histoire est caractéristique de la Scapigliatura milanaise., lui avait fait ensuite rencontrer à Aix, où il ne s'attendait pas du tout à la trouver, vu qu'il la fuyait même un peu. Elle s'appelait Mme Verdière. Elle avait plus de quarante ans. Malgré cela, encore étonnamment jeune en réalité; très belle, très-douce, intelligente et bonne à la fois de la double bonté du cœur et du caractère. Elle possédait un charme indéfinissable. Elle était blonde, grande, un peu pâlie, forte et frêle en même temps; avec de grands yeux sincères. Son nom de demoiselle était Anne de Laveneye. La famille, ayant subi des revers de fortune, pouvait presque se dire pauvre. Sa mère était morte ; son père, un imbécile, avait épousé la femme de chambre ; une sœur était laide, l'autre mal mariéeGualdo aborde les misères du mariage qui s'inscrivent dans le thème de la femme mal mariée.. Anna, enfermée dans le calme des grandes et bonnes natures, souriait tranquillement au milieu de sa vie monotone et ne songeait pas du tout au mariage, lorsque M. Verdière, un brave jeune homme, occupé et presque riche, se mit à fréquenter la maison et à lui faire, à elle, une cour assidue. Bien qu'il ne fût ni beau, ni spirituel, ni élégant, il ne lui déplut point et elle se trouva charmée par la sincérité de son caractère et de ses sentiments pour elle. Lorsqu'un beau matin il se décida et que, troublé, timide, gauche, dans l'embrasure d'une fenêtre, n'osant presque la regarder en face, et tambourinant des doigts sur les vitres, pour se donner une contenance, il lui demanda si elle l'accepterait pour mari, et lui dit en termes très-simples le dévouement qu'elle trouverait en lui, elle se sentit prise tout à coup d'un élan de reconnaissance qui lui sembla presque de l'amour. Son affection pour son mari fut réelle et durable. Elle crut presque avoir trouvé le bonheur. M. Verdière se félicitait d'avoir mis la main sur la femme qu'il lui fallait, car elle était douce, prévenante, tranquille; contente de peu, gaie, affectueuse, charmante sans le savoir. Il la trouvait  seulement trop belle. Ils n'eurent point d'enfants. Toujours touchée par l'exquise bonté de son mari, elle n'oublia jamais tout ce qu'elle lui devait et lui donna tout son cœur. Elle ignorait la passion. Après quelques années qui s'écoulèrent tranquilles et douces, M. Verdière mourut. Anna se trouva veuve, jeune, belle, seule au monde. Elle pleura son mari amèrement et comprit qu'elle sentirait le deuil bien plus longtemps qu'elle ne le porterait. Cette affection était si profonde, ce sentiment composé de reconnaissance et d'habitude était si fort en elle, qu'en perdant le seul homme qu'elle croyait avoir aimé, son unique ami certainement, elle sentit qu'elle le regretterait toujours. Cette maladie courte et terrible, contre laquelle tout fut inutile, cette mort inattendue, fut pour elle comme un coup violent qui la laissa sans force et sans espoir. La première douleur passée, elle comprit qu'il fallait prendre un parti, s'arranger une vie quelconque. Elle ne désirait aucunement retourner dans sa famille ; l'idée de se remarier ne se présenta même pas à son esprit. Mais une ressource lui restait; et elle trouva le moyen de se former une occupation, tout en se créant une affection et en accomplissant généreusement un devoir. Nous avons dit qu'une de ses sœurs avait été malheureuse en ménage. — Elle avait tout à fait mal tourné, comme on dit, et un beau matin avait quitté le toit conjugal, se fiant à la protection d'un jeune officier de marine. On ne savait ce qu'elle était devenue. Elle avait une fille qui avait été mise au couvent, car on avait jugé impossible de la laisser au mari, qui était un homme méprisableOn peut remarquer que Gualdo mobilise ici différentes issues négatives de la vie conjugale qui s'inspirent du roman matrimonial.. — Mme Verdière fit sortir sa nièce de pension et la garda comme sa fille. La petite se trouva enchantée du changement, et Anna donnait ainsi un but à son existence et remplissait le vide qui s'était fait autour d'elle, après la mort de son mari, tout en accomplissant une fort belle action comme si c'était la chose la plus naturelle du monde. Elle répandit sur l'enfant qu'elle avait adopté tout l'amour maternel dont son cœur était rempli et qui n'avait jamais pu s'épancher. On comprendra sans peine que cette adoption eut une influence très-importante sur sa vie. Ce fut pour elle une mission. Sans cela, jeune et belle, elle aurait fini par sortir de la solitude presque complète dans laquelle elle se tenait depuis son veuvage, elle aurait été courtisée sans aucun doute; peut-être un sentiment qu'elle n'avait point connu se serait emparé de son âme, peut-être se serait-elle remariée. Il n'en fut rien. Elle continua sa vie paisible et s'occupa très sérieusement et avec beaucoup d'intelligence de l'éducation de l'enfant dont elle s'était chargée. Héritière de la fortune plus que suffisante de son mari, elle se trouva à même de ne rien négliger pour donner à sa niéce une éducation solide et tous les ornements possibles. Un assez longtemps se passa ainsi; puis tout à coup, d'une année à l'autre, la petite fille devint une grande demoiselle et il fallut songer à la marier. Anna y mit tout juste l'empressement voulu, car c'était une bien grande douleur pour elle que de se séparer de sa Juliette. Mais, hélas! une occasion se présenta qu'on n'aurait pu refuser sans commettre une insigne folie, et la séparation fut bien plus complète que Mme Verdière ne l'avait jamais craint dans ses pires prévisions. Un jeune Anglais, fils d'un riche négociant, établi à New York, sut captiver complètement le cœur de la jeune fille et il fallut bien se résigner à la laisser emporter de l'autre côté de l'Océan. La tante et la nièce se séparèrent avec force larmes et en ressentant une douleur presque égale, mais l'une allait pouvoir oublier, tandis que l'autre se trouvait plus délaissée et plus seule qu'auparavant. Mme Verdière tâcha d'être forte en se répétant que le sacrifice était nécessaire, qu'il s'agissait du bonheur de sa fille adoptive, mais elle ne par vint pas à se consoler. Les jeunes époux promirent de revenir en Europe faire une visite à leur chère tante, mais cette promesse ne put rendre moins cruelle la séparation. Ce fut alors que Maurice fit sa connaissance. A Aix, Mme Verdière ne se fit aucun scrupule d'accepter la compagnie de Maurice comme il arrive en semblables occasions. Elle n'y voyait aucun danger. En très-peu de jours une certaine intimité s'établit entre eux. Ils faisaient ensemble de longues promenades dans les environs, et quand ils regagnaient l'hôtel à la brune, trop tard pour la table d'hôte, il leur arrivait de dîner ensemble comme deux camarades. Ils causaient bien; et elle lui raconta, à peu près, ce que nous avons dit de sa vie. La saison était presque finie, et il y avait peu de monde à rétablissement: quelques Anglais, deux Allemands et une famille suisse. Personne ne prenait garde à eux. Ils passaient la soirée assis l'un près de l'autre, dans le salon de conversation, feuilletant les revues et les livres. Un soir; Mme Verdière, se sentant indisposée, ne voulut point descendre. Maurice, le lendemain, alla frapper à sa porte pour avoir de ses nouvelles. La femme de chambre lui dit qu'elle ne se levait pas, ayant une migraine horrible. Elle garda le lit pendant deux jours, qui parurent très-longs à Maurice, et pendant lesquels, pris d'ennui, il songea à partir, et s'aperçut qu'il ne le pouvait pas. Le troisième jour elle se leva, mais le médecin lui défendit de quitter la chambre. Maurice alla la voir et lui demanda la permission de monter pour passer la soirée avec elle; ce qui lui fut accordé. Il passa chez elle toutes ses soirées. Ils parlaient de tout librement et se taisaient même sans aucun embarras. Quelquefois Maurice faisait la lecture, et Mme Verdière, à demi étendue, le coude appuyé, la tête penchée sur la main, écoutait. Quelques passages qu'elle avait déjà lus sans leur prêter aucune attention, lui paraissaient exquis et la rendaient rêveuse; en revanche elle n'en comprenait pas d'autres qu'elle avait d'abord remarqués; puis elle se mettait à regarder fixement par la fenêtre ouverte les silhouettes des arbres qui se découpaient en noir sur le ciel d'un bleu foncé, ses yeux plongeaient aussi loin que possible dans la nuit et son imagination s'égarant avec son regard dans le pays des songes, elle finissait par ne plus écouter du tout. Ensuite, par un mouvement involontaire, elle tournait la tête nonchalamment sur le coussin, et presque sans en avoir conscience, elle contemplait Maurice comme elle avait contemplé le paysage. Elle regardait longuement ce front si jeune, d'où s'éparpillait une masse de cheveux châtains clairs, baigné de la lumière tranquille de la lampe à abat-jour, cette bouche dont la lèvre supérieure était encore ombragée du premier duvet, ces yeux baissés sur le livre et voilés de longues paupières, ce visage qui sans être ni beau ni régulier, portait la douce empreinte de la sincérité d'une âme neuve. Elle tâchait de se défendre contre l'inexplicable impression qu'elle ressentait. Une immense clarté inattendue la remplissait. Elle comprenait tout à coup ce qu'elle n'avait fait qu'entrevoir, et des sentiments, que naguère elle n'avait pas même dû refouler, envahissaient brusquement tout son être. Sans qu'elle osât se l'avouer à elle-même, son passé, tant regretté jusqu'alors, lui paraissait vide maintenant, et un doute affreux se faisait jour tout au fond de son âme, celui de n'avoir pas vécu. Et en même temps elle se sentait comme enveloppée par une atmosphère léthargique d'enivrement, et envahie par une inexprimable lassitude et une étrange faiblesse. Sa pensée de femme écoutait avec une sorte d'effroi les battements de son cœur de jeune fille. Un soir, Maurice lisait une description fort ennuyeuse d'un château dans le troisième chapitre d'un roman quelconqueEn soulignant le désinterêt du personnage pour la lecture romanesque, Gualdo tend à minimiser les effets de la lecture sur la vie de ce dernier. La banalité qui est associée à l'écriture romanesque revient à se détacher de toute sacralisation du livre., lorsque, s'interrompant un instant, il s'aperçut que Mme Verdière pleurait. Elle contenait sa respiration haletante et empêchait les sanglots d'éclater, mais ses yeux étaient remplis de larmes. Il jeta le livre, tomba près d'elle, et lui couvrit les mains de baisers en lui demandant ce qu'elle avait. Elle se leva brusquement, s'essuya les yeux, raffermit sa voix, l'assura que ce n'était rien et le pria de la laisser seule. Il obéit et s'en alla, troublé, plus amoureux encore qu'il ne le croyait. De très-bonne heure le lendemain, Maurice chercha la femme de chambre, mais il fut arrêté sur son passage par un domestique qui informa que Mme Verdière avait quitté l'établissement et était partie par le premier train pour Paris. Deux jours après, Maurice arrivait à Paris et allait tout droit chez Mme Verdière. Elle n'y était pas ; elle était partie pour la campagne. — Maurice l'aimait comme un fou, avec tout le charme rose du premier amour. Et cependant il n'osa pas la suivre jusqu'à la campagne. Il l'attendait avec une impatience fiévreuse. Elle revint. C'était en vain qu'elle avait essayé de s'enfuir. Son départ n'avait servi qu'à trahir ses sentiments sans pouvoir les refouler. Elle luttait bien faiblement contre sa destinée; elle faisait un immense effort, mais déjà elle se sentait vaincue. Il est difficile qu'on puisse échapper à certaines fatalités de la vie. Tout était contre elle; son veuvage, son isolement, sa liberté. Elle ne devait compte de sa conduite à personne; elle ne trahissait aucun devoir social, elle ne nuisait à qui que ce fut, elle se sentait même presque absoute par sa conscience, elle n'avait qu'une bien faible sauvegarde dans ses principes. Et cependant elle lutta tant qu'elle put, presque avec acharnement; mais elle croyait le faire par vertu, tandis que le principal motif de sa résistance était la peur de l'avenir. Elle voyait un grand péril. Où cette tardive passion l'aurait-elle conduite? Elle se sentait aimée, mais combien cela pouvait-il durer? Et après? Toute sa tranquillité était perdue. Hélas ! s'il est difficile de ne pas tomber dans un abîme, il est plus difficile quelquefois de ne pas s'y jeter. Maurice ne songeait à rien ; il l'aimait et il espérait beaucoup. Il se sentait étrangement ému et très-flatté, car il y avait beaucoup d'amour propre dans son amour. Il était orgueilleux, vaniteux et amoureux. Décidé à ne pas reculer, mais n'osant avancer, il se crut supérieur à tous les rois de la terre lorsqu'elle revint. C'était vers le milieu de l'automne. Mme Verdière avait dû retourner à Paris à cause d'affaires très-importantes auxquelles elle n'avait jamais songé jusqu'alors. Elle vint pour quelques jours seulement. Elle resta. Voulant faire son devoir jusqu'au bout, par acquit de conscience, elle refusa de voir Maurice les deux premiers jours; elle le vit le troisième. Elle comprit alors qu'elle ne repartirait plus. La première visite de Maurice fut longue; après il vint tous les jours. Il finit par passer ses journées chez Anna. Elle n'essaya même plus de lutter. Comment pouvait-il en être autrement? Une joie immense la pénétra, joie mêlée de crainte, mais point troublée. Elle s'efforçait inutilement d'avoir des remords. Elle aimait. Elle avait peur seulement de ne pas être assez aimée; elle tremblait surtout à l'idée que, même si elle pouvait posséder le présent, elle ne pouvait se faire trop d'illusions sur l'avenir. Elle se sentait changée ; elle oubliait tout, elle s'oubliait elle même. Elle comprit que ce qu'elle avait ressenti pour M. Verdière n'était que de l'affection; elle chérissait encore sa mémoire ; elle aimait toujours sa nièce d'un amour maternel, mais elle souffrait peut-être moins de son absence. Quelque chose de nouveau avait surgi en elle. Si on lui eût naguère prédit ce qui lui arrivait, non-seulement elle n'aurait pas cru, elle n'aurait peut-être pas même compris. Elle se disait tout haut qu'elle commettait une folie, mais elle se démentait tout bas. Puisque tout allait à la dérive, elle se sentait contente de ne trouver rien où elle pût se cramponner. Dans tout bonheur terrestre il y a une part d'oubli ; on ne peut être heureux qu'en savourant ce que l'on a et en ne se souciant pas du reste. En même temps, les heureux cherchent à se cacher; c'est ce que tirent Mme Verdière et Maurice. A Paris cela n'est pas difficile. Anna s'était à peu près brouillée avec sa famille. Elle vivait presque dans la solitude ; elle abandonna encore quelques connaissances inutiles, et ne vit que rarement un petit nombre de vieux amis. Elle quitta son appartement, qui était trop grand depuis le départ de sa nièce, et alla s'installer dans une petite maison entre cour et jardin, au fond d'une des rues latérales de l'avenue des Champs-Elysées. Elle occupait presque tout le rez-de-chaussée, et passait ses journées dans un petit salon, tranquille et coquet, tendu d'une gentille étoffe couleur paille et meublé de vieux meubles, choisis et placés avec goût. Un léger parfum indéfinissable y régnait constamment et on y sentait la présence d'une femme, autant qu'on la voyait dans les mille riens qui couvraient les tables et les étagères, dans un charmant désordre. Il y avait aussi un ou deux objets d'art, quelques petits tableaux de maîtres hollandais et un grand nombre de livres. Au retour de la belle saison, elle s'en alla encore passer quelques mois à la campagne; — mais cette fois elle n'était plus seule. — Elle ne prenait aucun souci du qu'en - dira -t- on. Elle s'enfonçait résolument dans l'oubli, elle était heureuse; elle tremblait quelquefois, mais n'avait jamais d'arrière-pensée; et elle réussissait à s'absorber en une seule idée-. Anna était une de ces femmes qu'un observateur tant soit peu intelligent devine rien qu'en la voyant, et qu'on comprend tout à fait après deux jours de connaissance. — Son regard, sa physionomie, son genre de beauté, ses gestes, sa démarche même, tout en elle expliquait, trahissait son caractèreS'appuyant sur les traités de Lavater, la physiognomonie s'impose. Influencée par la diffusion des études phrénologiques de Gall, cette théorie paramédicale vise à sonder les profondeurs de l’intériorité humaine par l’observation d’éléments extérieurs.. On subissait immédiatement l'impression que c'était une femme d'une rare droiture et d'une angélique bonté. Elle était ainsi en effet; on sentait qu'on ne pouvait se tromper. C'était une nature transparente. Incapable du mal, qu'elle n'arrivait pas même à deviner, elle jugeait de tout avec une justesse étonnante. Rien en effet ne nous aide à voir les choses clairement comme l'intelligence doublée de bonté. Elle possédait ce bon sens exquis et souverain qui est, pour ainsi dire, le contre poison des préjugés. Il était impossible qu'un homme ou qu'un livre l'influençât, jusqu'à lui faire abdiquer son propre raisonnementCe détachement de l'influence masculine et de celle de la fiction romanesque marque une rupture dans la représentation de la figure féminine.. Naturellement croyante, elle était toute remplie de cette suprême vertu de l'indulgence qu'on pourrait appeler l'imitation humaine de la miséricorde. Cette femme qui n'avait jamais aimé jusqu'alors, se jeta tout entière dans sa passion. Sa vie se concentra sur un seul point. Le lendemain même avait disparu pour elle, tant elle vivait sans plus vouloir regarder en avant. Maurice aussi, on peut le dire, vivait au jour le jour. Sa vie était tranquille et douce. Il n'avait aucune occupation régulière; Anna tâchait en vain de le persuader de faire quelque chose; c'était un de ces hommes indolents, esclaves de l'habitude, chez qui un amour quelconque ne laisse pas de temps pour le reste. Il participait en cela de la nature féminine. Il n'était pas précisément beau, sa figure n'avait rien qui attirât particulièrement l'attention; mais il y avait une douceur presque mélancolique éparse sur ce visage calme et un peu sévère. De taille moyenne, un peu frêle, le regard tranquille et fixe quelquefois, les yeux clairs, les cheveux châtains et lisses, le teint mat, les mains belles, les sourcils souvent contractés selon l'habitude des myopes, la bouche sincère comme la voix, l'abord franc; souriant souvent, mais sans malice, il paraissait au premier abord un jeune homme comme on en voit partout, mais en le connaissant mieux, on s'apercevait d'une grande distinction dans sa physionomie et dans ses manières. Il avait peu d'amis et les voyait rarement. Il passait volontiers dans la solitude le temps que lui laissait Mme Verdière. Trois années s'écoulèrent ainsi — trois années de bonheur pour tous les deux, de paisible félicité pour lui, de rêve et d'extase pour elle. Elle se réveilla enfin ; sans qu'aucun événement eût changé la situation, elle comprit un jour que la fin approchait. Depuis quelque temps déjà, elle croyait s'apercevoir d'une certaine froideur chez Maurice; ce n'était que quelques signes légers et de peu d'importance apparente, mais d'une grande signification pour son œil de femme, car les plus petites choses ont une valeur en amour. Il l'aimait certes encore, mais il commençait à regarder en avant; l'heure présente ne l'absorbait plus. Ses habitudes subirent quelques modifications presque insensibles. Il vit ses amis un peu moins rarement; il alla à quelques bals; il commença à s'intéresser aux choses extérieures. Un soir, dans son petit boudoir, il entretint Mme Verdière longuement d'un discours du ministre anglais. — Quand elle parla d'aller à la campagne au commencement de l'été, il la pria d'attendre un peu. Elle obéit; ils n'allèrent à sa villa de Mestières qu'un mois après l'époque ordinaire. C'était une petite maison, toute blanche, comme enfouie dans une vallée très-étroite entourée d'ombrages, pénétrée de fraîcheur. Le silence y était interrompu de gazouillements; il y régnait une paix discrète, amoureuse. Quand Anna y avait quelquefois passé quelque temps toute seule, elle écrivait à Maurice tous les jours. Comment parler des mois qu'elle y avait passés avec lui? L'amour de Maurice pour Mme Verdière, léger au commencement et peu solide, avait fini par devenir un culte et une passion. Il l'aimait véritablement, autant qu'il en était aimé, bien que d'une manière différente. A la seconde année de sa liaison, son amour avait touché le maximum possible d'intensité. Quand et comment avait-il commencé à décroître? Personne n'aurait pu le dire et Maurice moins que personne. Peut-être l'exemple et les discours de ses amis l'avaient-ils influencé. Un amour véritable est chose si rare et si précieuse qu'il fait toujours des envieux, qui deviennent peu à peu d'hypocrites ennemis, armés de toutes les armes imaginables et sachant s'en servir, d'une surtout, terrible : le ridicule. Et Maurice le redoutait, étant encore assez jeune pour croire au sérieux de certaines conventions socialesLa non-adhésion du personnage aux conventions sociales relevant du sérieux bourgeois est expliquée par sa jeunesse. Il partage en ce sens un trait commun avec les artistes bohèmes, souvent associés à la jeunesse et à la marginalité.. Il y avait eu un moment où Maurice avait offert à Anna de l'épouser; elle avait refusé sans la moindre hésitation. En cet instant l'amour de Maurice était au sommet de la parabole. Après, l'insensible décroissance avait commencé, et il avait peu à peu entrevu que sa passion ne pouvait durer toujours. Trop de choses s'y opposaient :d'abord, la grande différence d'âge, une foule d'excellentes raisons ensuite, entre autres peut être le manque d'obstacles. Il jeta un regard vers son avenir; Mme Verdière n'y était plus. Cela le rendait triste, mais il ne pouvait s'empêcher d'y songer, et il devenait soucieux. Lorsque Anna vit tout cela, ou plutôt le devina, elle sentit que l'heure suprême arrivait. Elle ne s'était jamais fait d'illusions ; elle savait que cette heure devait venir tôt ou tard, et cependant elle pleura toutes ses larmes et sentit que quelque chose se mourait en elle. Mais elle voulut être forte, et elle le fut. On était à la fin du mois d'octobre; à Mestières, la pluie durait depuis dix jours ; le jardin, si riant jadis, était jonché de feuilles jaunies. L'indéfinissable poésie de l'automne s'étendait sur la nature. Déjà, en quelques endroits, on entrevoyait les squelettes des arbres. A l'intérieur, il faisait sombre et froid. Le ciel était partout de la même teinte plombée, la pluie tombait en hachures si fines, qu'on ne la voyait pas. Il semblait presque que le beau temps ne devait jamais plus revenir; on n'entendait plus les mille bruits de la campagne ; les fleurs ternies se confondaient avec le gazon. Ils avaient décidé de partir. Maurice irait à Paris; Mme Verdière resterait encore deux jours, à cause d'une pauvre vieille femme malade qu'elle voulait voir tout à fait convalescente, puis elle irait voir sa famille, à qui il fallait bien rendre visite de temps à autre, et elle viendrait ensuite le rejoindre. — Depuis quelques jours, Anna était pâle. Lorsque Maurice lui demandait si elle n'était pas bien, elle se plaignait d'un peu de migraine, et souriait en le regardant de ce regard rassurant que les femmes ont inventé. Maurice partit de grand matin. Lorsqu'il l'embrassa, elle se sentit presque tomber entre ses bras, mais elle sut se roidir. Elle l'accompagna jusqu'au fond du jardin, où une voiture l'attendait qui devait le conduire à la gare voisine. Ce furent des instants atroces pour elle. Il lui semblait que son cœur allait éclater; elle se sentit pâlir effroyablement. Les choses environnantes disparaissaient à ses yeux, les oreilles lui tintaient, et tandis que le cocher assujettissait la malle, elle le regardait faire avec une fixité machinale, et quelques souvenirs des premiers temps de sa connaissance avec Maurice, quelques moments de leur vie plus récente se présentaient à sa mémoire avec une netteté particulière. C'était contre elle-même qu'elle luttait, c'était elle-même qu'elle voulait vaincre, tout était en son pouvoir; et il lui semblait obéir aune fatalité suprême, et elle paraissait courber la tête sous le coup qui l'accablait; elle se tenait là, droite, immobile, dans une attitude de force et de résignation, son parasol ouvert sous la pluie battante; l'œil sec, et pâle comme un spectre. Mais ce jour-là, Maurice était distrait; il ne s'aperçut pas de son trouble. Seulement il remarqua le son étrange de sa voix lorsqu'elle lui cria : « Adieu! » pour la dernière fois, tandis que la voiture était déjà en mouvement. Le trajet lui parut plus long qu'à l'ordinaire; tout lui semblait triste autour de lui, et la tristesse environnante lui pénétrait l'âme. Le ciel était gris, presque noir en quelques endroits, tout rayé d'une pluie fine et incessante. La campagne s'étendait morne, couverte de brouillard, que perçaient ça et là les silhouettes des arbres. La voiture roulait d'un mouvement inégal sur la route boueuse. En wagon il parvint à se distraire un peu ; et, arrivé à Paris, il tâcha de secouer sa tristesse et réussit à moitié. La dernière limite fixée étant passée, et Anna n'arrivant pas, Maurice commença à être inquiet. Un soupçon horrible lui traversa l'esprit et il se sentit froid au cœurLa question de l'adultère est ici associée à la femme qui tient le mauvais rôle.. Ce qui l'étonnait plus que le retard, était le silence de Mme Verdière. Ses parents la retenaient encore quelques jours, chose peu naturelle, mais possible, pourquoi n'écrivait elle pas? Elle qui écrivait toujours si régulièrement ! — Son inquiétude devenait plus forte d'heure en heure. Tous les doutes possibles se livraient bataille dans son cerveau. Enfin, lorsqu'il allait se décider à écrire lui-même, on lui apporta la lettre tant désirée. Alors le doute se changea en pressentiment; il eut peur. Il n'osait pas la lire ; enfin, faisant un effort sur lui-même, il l'ouvrit. C'était la première fois qu'une lettre d'elle le faisait trembler. Il lut: a Maurice, adieu. Vous avez peut-être déjà deviné, vous comprenez, n'est-ce pas? J'ai le courage de vous écrire que nous ne devons plus nous revoir. Du moment où j'ai entrevu la fin inévitable, j'ai réfléchi, j'ai lutté, ma raison a eu le dessus; il vaut mieux que nous nous séparions complètement, pendant que nous nous aimons encore. A présent j'ai la force de le faire ; et je ne sens autre chose qu'une immense douleur. Je n'ai jamais rien aimé comme vous, je vous aimerai toujours. Je vous suis bien reconnaissante des trois années de bonheur que vous m'avez données. Vous souvenez-vous ?... Grâce à vous, j'ai vécu. Ne me plaignez pas, je ne suis pas à plaindre. Ne cherchez plus à me revoir, je vous en prie, cela serait inutile. Vous ne pourriez jamais me trouver; du reste, je ne serai pas seule, car je vais rejoindre ma nièce. Tout est arrangé et décidé irrévocablement. Vous m'obéirez, j'en suis sûre; car il est impossible que vous ne compreniez pas que j'ai raison. Hélas! vous ne le savez que trop. J'ai bien souffert ce dernier jour; j'ai cru que j'allais mourir quand la voiture est partie... mais à présent je suis calme. Ne vous affligez pas en pensant à moi; je ne serai pas malheureuse et je ne vous oublierai jamais. Sans moi, vous trouverez le bonheur; mais cherchez-le toujours dans le vrai et gardez-moi une place tout au fond de votre âme, car il nous sera accordé de revivre tous deux là où on se retrouve, où les maux ne savent plus nous atteindre. Ne m'oubliez donc pas. Vous êtes bon, Maurice, soyez-le toujours. Pardonnez-moi de vous quitter. Pardonnez-moi si je vous attriste en ce moment; vous verrez que j'ai bien fait. Mon souvenir vous restera pur. Moi, j'ai été une femme heureuse et je n'ai pas de remords. J'en remercie Dieu, ainsi que de me donner tant de force. Savez-vous comment je vous aime. Oh ! si j'avais pu... Mais à quoi bon? « Rappelez -vous les conseils que je vous ai donnés quelquefois. Je voudrais pouvoir mettre, tout mon amour dans ce papier et vous l'envoyer, mais il faut que je l'emporte avec moi. Une énorme distance va nous séparer, mais je serai toujours près de vous. Croyez-le, je suis plus calme et plus forte que je ne l'aurais cru; une grande paix me descend dans le cœur. Allons, adieu, je vous envoie tous mes baisers. Adieu! Il lut cette lettre presque d'un seul coup, pour ainsi dire, sautant par-dessus les lignes, dévorant les mots, sentant le cœur qui sautait dans la poitrine. Sa douleur fut poignante. A la lettre était jointe une petite boîte contenant quelques souvenirs et des papiers. Il passa plusieurs jours inerte, fou, abruti par la souffrance morale, qui le rendait malade. Pendant que sa poitrine était oppressée d'un poids qui semblait l'écraser, son imagination s'égarait. Il faisait et défaisait mille projets ; il décida de la poursuivre, de la supplier, de la dissuader, de la reconquérir. Puis, peu à peu, le calme douloureux des situations sans issue s'empara de lui. Il comprit que tout serait inutile; il ne savait même pas comment lui écrire; il ne pouvait s'adresser à personne pour avoir des nouvelles, à sa famille encore moins qu'à d'autres; il connaissait assez Anna pour savoir que sa résolution serait inébranlable. — Probablement elle devait être déjà partie pour l'Amérique, pour y rejoindre sa nièce et son neveu ; tout avait été arrangé ; et lui ne savait pas même en quelle partie du nouveau monde ils habitaient. Il fallait nécessairement lui obéir, l'abandonner... Un peu de tranquillité lui revint dans l'esprit très-lentement. Le désespoir le reprenait d'une façon intermittente. Il tâcha de réfléchir, de trouver la vérité. Combien de fois, dans les derniers temps, s'était-il dit que cela ne pouvait durer? N'était-ce pas la meilleure solution? Au fond elle était dans le vrai, et il fallait faire comme elle le disait, ne pas l'oublier, certes mais essayer d'être heureux autrement. Petit à petit, quoique souffrant toujours, il n'en douta plus. Enfin il en arriva peu de temps après, ses amis aidant, à se sentir déjà presque consolé et prêt à recommencer la vie. Il se persuada que cet amour devenait un obstacle, qu'il devait finir ainsi, que le sacrifice était nécessaire. La lettre de Mme Verdière lui parut sublime, et il se dit que son devoir était de s'y conformer. Elle lui sembla plus que jamais digne d'admiration; il sentit que son amour pour cette femme, la seule qui l'eût aimée, se changeait en un culte, toujours vivant dans son cœur. — Mais en même temps, et ne se le confessant à lui-même qu'à moitié, il sentit germer dans son cerveau une pensée qui aurait dû le conduire au chemin de l'insouciance, sinon de l'oubli, celle de la liberté recouvrée. Son avenir s'ouvrait droit devant lui comme une belle route fleurie; il n'avait qu'à marcher.

    II.

    Eh bien, il se trompait. Il ne parvint jamais à oublier Mme Verdière. Cet amour ne sortit plus de son âme. Pour le comprendre, il faut se faire une idée du caractère de Maurice, que nous avons tâché d'esquisser. Il voulut jouir de cette liberté qu'il était si heureux de posséder, il la trouva sans saveur et inutile ; il fit son possible pour arriver à l'oubli qui lui avait d'abord paru si facile; il n'y parvint jamais. — Tout l'avenir s'étendait devant lui, mais il lui semblait que son passé le remplissait déjà. Il ne savait que faire de son temps, il ne voyait aucun but à sa vie. Il essaya de s'occuper; il se sentit pris d'une paresse invincible. Il fit un effort et voulut s'amuser; il se mêla à ses amis, voulut prendre leurs mœurs, s'associer à leur vie. Il ne le put; toujours sa pensée lui disait : à quoi bon? Toujours le souvenir du bonheur perdu revenait lui mordre le cœur. Il lutta, il s'acharna, voulut s'étourdir; mais la lutte ne dura qu'une année au bout de laquelle il se sentit vaincu. Alors un changement s'opéra en lui; il devint sérieux, aimant la solitude, presque austère et à demi misanthrope; il vécut tranquille dans son coin, résigné et un peu endormi, tel enfin que nous l'avons montré au lecteur dans les premières lignes de ce récit. Il quitta peu à peu presque tous ses amis et ne vit que très-rarement les plus chers. Il mena la vie que nous avons décrite. Il était souvent triste et préoccupé de l'idée que le sacrifice d'Anna avait été inutile. C'était un de ces hommes peut-être exceptionnels, qui ne peuvent vivre sans amour et qui ont besoin d'un amour vrai. Il n'en trouva pas d'autre et n'en voulut plus chercher. Il s'enfonça dans cette funeste habitude, qui alanguit l'âme, de ne vivre que des souvenirs du passé. Il revoyait Anna, sa figure, sa beauté; les endroits où ils avaient vécu ensemble, le petit boudoir de Paris, le jardin de Mestières, avec une netteté qui tenait de l'hallucinationLe terme d'"hallucination" se trouve ici associée avec l'idée de représentation mentale.. Par moments il lui semblait presque entendre le son de sa voix et il se réveillait en sursaut de sa rêverieL'hallucination dans sa relation au réel se trouve interrogée.. Un souvenir surtout le poursuivait; il se revoyait toujours dans la petite voiture qui le conduisait à la gare, ce dernier jour, par cette triste matinée; il revoyait ce ciel rayé de pluie et presque noir, et ressentait le même froid dans les os et la même tristesse dans l'ame, — poignante. Voilà quelles étaient les pensées (jamais interrompues, violentes quelquefois) qui occupaient Maurice ce dernier jour de l'an où nous l'avons vu commencer la nouvelle année dans la solitude, au coin du feu, tisonnant les charbons d'une main distraite et remuant les cendres de son coeur. Ces lettres, ce portrait, ce médaillon, ces riens précieux qu'il avait soigneusement maniés et contemplés longuement, abîmé dans sa rêverie habituelle, appartenaient à Mme Verdière, lui venaient d'elle. — Nous avons raconté, trop longuement peut-être, l'histoire très-simple de Maurice. Il est maintenant aisé de comprendre son caractère, ses habitudes et sa vie. Contre ses prévisions des premiers moments, il avait fini par végéter au lieu de vivre, poursuivi par ses souvenirs. Il était résigné. Tranquille, il s'était arrêté dans sa vie et ne savait plus regarder qu'en arrière. Nous avons dit qu'il avait essayé de faire comme ses amis et qu'il n'avait pas pu ; il avait aussi tâché d'aimer, et il avait encore moins réussi. Maintenant tout était fini. Il n'essayait même plus rien. Il laissait couler ses jours et se sentait triste, mais point malheureux. Pour ceux qui auraient pu le comprendre, son isolement ne manquait pas d'une certaine grandeur. Il avait cette joie qui n'est point accordée à tous d'avoir réellement aimé, il conservait la foi du coeur. Il songea à bien des choses, durant cette nuit qu'il passa immobile près de son foyer solitaire. Ce furent des heures de mélancolie, non dépourvues de charme. Il y avait maintenant six années qu'il n'avait revu Anna et il était bien sûr qu'il ne la reverrait jamais. Elle avait tenu sa promesse, il n'avait jamais pu rien savoir d'elle. Tourmenté comme il l'avait été plusieurs fois par le désir d'avoir au moins de ses nouvelles, il avait fait des recherches à plusieurs reprises, pris des informations,écrit partout, en France et en Amérique ; tout avait été inutile. Elle avait disparu. Il sentait à présent qu'il ne saurait jamais rien d'elle et qu'il y penserait toujours. En se regardant dans la glace qui était sur la cheminée et en se rappelant sa figure d'autrefois, il se trouvait changé. Il était peut-être mieux qu'alors ; sa tête pensive et calme avait plus de caractère. Ses joues n'étaient plus rebondies, toute la figure s'était allongée, la couleur des cheveux était plus foncée, il portait la barbe. Son teint était frais, il avait l'air jeune, mais l'oeil s'était un peu enfoncé, la ligne de la bouche et du menton était plus ferme et plus accusée, le regard avait plus d'expression.On retrouve l'approche physiognomonique mobilisée précédemment. Il y avait dans l'ensemble du visage quelque chose de doux et de presque austère. En voyant ce jeune homme seul, dans cette chambre modeste et tranquille on comprenait sa vie. Il n'y avait rien qui révélât une occupation particulière; ce n'était ni un artiste ni un ambitieux. Assez pensif pour oublier de vivre, il n'était pas assez profond pour s'en passer. Lorsqu'il avait fini de songer à son temps de bonheur, à ces trois années inoubliables d'amour, il se revoyait tel qu'il avait été en retrouvant sa liberté, comme il disait alors, hélas! et il se comparait à lui-même. Dans les premiers temps, après le départ d'Anna, il avait été souvent joyeux et plein de tous les espoirs de la jeunesse. Il se trouvait à vingt ans seul, libre, indépendant, presque beau. Toutes les routes étaient devant lui, tous les moyens d'arriver, toutes les femmes; il pouvait choisir entre l'amour, l'étude, l'ambition ou le plaisir, il pouvait même tout prendre, s'il en avait la force. Eh bien, il ne sut rien faire; les mois, les années s'écoulèrent monotones et rapides, toutes de souvenir et de rêve. Il n'eût de goût à rien, il ne put ni aimer, ni travailler, ni vivre. Son imagination le poussait parfois à se demander s'il n'expiait point quelque fautePlacer le personnage de Maurice D'Affrey sous le signe de la faute, qui renvoie à l'acte subjectif de faillir ("échouer par soi"), c'est suggérer un résultat moral face au jugement d'autrui et mobiliser la religion, associant le péché à la culpabilité.. Cela ne pouvait être que la conséquence de sa nature. Combien d'autres en sa position auraient oublié et auraient su vivre? Maintenant c'était un bon garçon, très-simple, très-rangé, sérieux, mais point maussade. Pour ses connaissances, assez nombreuses, il était insignifiant; ses quelques amis savaient au contraire qu'il possédait d'excellentes qualités qu'il ne montrait pas, et beaucoup plus d'intelligence qu'on ne lui en accordait généralement. Dans le monde, où il était parfaitement reçu, il ne se montrait que très-rarement. Les voyages ne le tentaient pas. Il était très-casanier, lisait beaucoup sans étudier, touchait du piano sans être musicien. Il fréquentait les théâtres. Ses aperçus ne manquaient pas d'originalité. Il était très-soigneux de sa personne. Lorsque Maurice se réveilla très-tard, le premier jour de l'an, il se sentit mal à l'aise et fatigué, car sa vie était régulière, il n'avait pas l'habitude de passer ainsi des nuits presque blanches sur un fauteuil. La journée était belle, la neige ne tombait plus; il sortit. Sa douce mélancolie n'était pas de celles qui s'augmentent par le spectacle du plaisir des autres. Ensuite l'air de fête que prennent les boulevards le jour de l'an est l'expression d'une joie assez tranquille pour ne point faire de mal, même à ceux qui n'y prennent aucune part. Les magasins sont pleins de monde, les passants ont des paquets sous le bras, les domestiques remplissent les voitures d'emplettes nombreuses, les enfants rient et causent de leurs étrennes, les chiffonniersFigure parisienne à part entière, le chiffonier récupère les morceaux de vieux linge, le chiffon servant à la fabrication du papier. Avec l'essor de la presse, le chiffonier participe aux progrès de la société. Voir: Antoine Compagnon, Les Chiffonniers de Paris, Gallimard, collection "Bibliothèque des histoires", 2017. mêmes ne sont pas mécontents. Les petites dames s'arrêtent volontiers aux devantures des boutiques, la foule est endimanchée. Les gens du monde sont très-ennuyés de cette journée; les rêveurs s'en aperçoivent fort peu. Maurice flâna un peu, et se sentit de meilleure humeur. La promenade lui fit du bien, et au lieu de rentrer, il alla voir son ami le peintre, chez qui il aurait dû passer la soirée précédente, comme nous l'avons dit. C'était une véritable amitié qui les liait, et il lui arrivait quelquefois de rester une journée presque entière dans l'atelier. Alfred Talvet était un artiste passionné et bon travailleur, mais n'ayant jamais eu que fort peu de succès. Peut-être n'avait-il pas encore trouvé sa voie. Il connaissait énormément de monde et vivait d'une façon très-irrégulièreL'absence d'un mode de vie normé que souligne Gualdo est caractéristique de celui des artistes associés à la bohème., ce qui contrastait avec les habitudes de son ami ; quelquefois passant les nuits, aimant le tapage, ne rentrant pas ; puis, et bien plus souvent, ne voyant personne, excepté Maurice et ses modèles. Il affectait du reste un cynisme brutal pour tout ce qui n'était pas l'art et le travail.A rebours de l'association entre cynisme et critique de l'Art, le cynisme exercé ici consiste à aborder l'art et le travail en tant que valeurs, dans la lignée du décadentisme. Cependant, flâneur incorrigible, il passait quelquefois une journée entière à se promener sans but dans les faubourgs les plus inconnus et dans la banlieue, en chasse de couleur et de sujets; puis s'enfermait pendant quinze jours dans son atelier. C'était une grande pièce éclairée par le haut, avec toutes sortes de recoins et de cachettes. A côté, se trouvait une toute petite chambre à coucher. Son père lui avait laissé tout juste de quoi vivre à sa guise; il ne se souciait pas du tout de la fortune, du succès encore moins ; peut-être un jour, dans ses aspirations enthousiastes, avait-il rêvé la gloire; il l'avait presque oubliée maintenant; mais il travaillait toujours avec une sorte d'acharnement, pour sa propre satisfaction, pour l'art qui donne une récompense secrète à ceux qui ne se soucient point d'autre chose. Le calme moral, la bonne humeur de Maurice persistèrent pendant plusieurs jours. Cette année si tristement commencée dans la solitude, se continuait dans une douce sérénité d'esprit. Alfred parvint même quelquefois à le déranger de ses habitudes. Il avait presque un léger pressentiment que quelque chose devait arriver à son ami. Maurice, lui, ne s'attendait à rien. La destinée travaille mystérieusement pour nous; une vie monotone va être troublée, une des journées décisives de notre existence arrive quelquefois tout à coup, sans que rien ne nous en avertisse.Le terme de "destinée" invite à confronter fatalisme et liberté, déterminisme et hasard. Qui l'aurait dit la veille ? pour ainsi dire, dans la vie, des angles que l'on tourne brusquement et presque sans le savoir.

    III.

    Le 14 janvier de cette année-là fut une journée splendide et exceptionnelle. On aurait dit que le machiniste de là-haut s'était trompé et avait mis le décor du printemps au lieu de celui de l'hiver.Au sein de ce passage imagé se situe l'usage du terme "machiniste", pris dans son acception théâtrale: "employé du théâtre qui procède à la mise en place (manuelle ou mécanique) et au démontage du décor, lors d'un spectacle" (CNRTL). Ici, la métaphore entre l'univers et la machine rappelle la conception déiste du monde, dans laquelle Dieu est perçu comme l'architecte suprême, "le grand horloger", selon Voltaire. Le déisme est une doctrine qui reconnaît l’existence d’un Dieu, mais seulement tel que la raison ou un sentiment commun peuvent l’appréhender. Un beau soleil, un peu pâle, dorait les maisons; le froid avait cessé comme par enchantement; les rues fourmillaient de promeneurs. Dans les jardins, les arbres étaient sans feuilles, mais, à travers les branches sèches et noires, on voyait le ciel bleu. La neige était fondue, le pavé mouillé par endroits. Maurice était sorti. Il marcha longtemps sur le boulevard sans but, se chauffant au soleil, regardant tout ce qui se passait autour de lui, mais trop absorbé dans ses pensées pour prêter une grande attention à ce qu'il voyait. Il allait au hasard ; il arriva à la rue de Rivoli et entra dans le jardin des Tuileries. Là, il fît deux ou trois tours, puis alla s'asseoir sur un banc. Peu à peu, d'idée en idée, il en était revenu à ses réflexions habituelles. Il pensait à ce dernier jour de Mestières, à la pluie fine qui rayait le ciel gris, au mouvement de la voiture, à sa tristesse d'alors qui le poursuivait sans cesse, à ce moment ou il avait embrassé Anna sans se douter que ce fut pour la dernière fois, à l'indescriptible douleur des premiers jours de solitude, à sa fausse gaieté, à sa consolation de bravade des premiers temps qui n'avait point persisté, à ses années perdues; au vide de son existence actuelle, qui probablement devait durer toujours. Si un observateur l'eût regardé en ce moment en voyant ce jeune homme seul assis sur ce banc dans l'attitude d'un vieillard, le front pensif, l'oeil morne, le regard perdu, pâle et distrait, il l'eût peut-être pris pour un poëte. Hélas ! Maurice ne l'était aucunement, il n'avait point la consolation de voir la beauté de sa douleur; il ne savait pas exprimer son mal, il le ressentait. Il resta là longtemps dans une de ces tristes attitudes de fatigue morale, que le repos augmente au lieu de soulager. Il paraissait incapable de faire un mouvement ; le cerveau seul agissait et retournait continuellement les mêmes idées.Cette notation de la monomanie met en évidence un délire caractérisé par la fixation de l'esprit sur un comportement, une tendance ou une idée. Tout à coup il se leva. Il se leva tout droit, d'une pièce, comme poussé par un ressort. La pâleur de son visage était devenue effrayante ; on comprenait que le sang avait reflué au coeur. Ses yeux s'allumèrent, sa bouche s'entr'ouvrit; il y eut dans ses yeux une étincelle inconnue; sur son visage se lisaient une grande stupeur et un intérêt extraordinaire. Trois dames s'avançaient dans l'allée où il se trouvait, elles n'étaient qu'à quelques pas de distance ; il les regardait fixement. La première, à droite, était une grosse petite femme, richement et mal habillée, avec trop de recherche pour son âge, se pavanant un parasol à la main, vulgaire. Près d'elle était une dame plus distinguée, mais très-laide, qui pouvait être une institutrice. La troisième était une jeune fille. C'était elle que Maurice avait remarquée et qu'il ne pouvait quitter des yeux. Le lecteur s'est-il fait une idée de la figure de Mme Verdière, par le portrait de deux lignes que nous avons tracées? C'était elle. C'était du moins exactement la même taille, la même démarche, le même ensemble, le même visage, — moins belle peut-être, mais plus jeune et plus jolie. Maurice eut tout le loisir de la contempler, car elle passa près de son banc. Ensuite, il la suivit des yeux, incapable de bouger. Il vécut quelques instants indéfinissables, ayant tout oublié, sorti violemment de sa léthargie habituelle, toute son âme étant passée dans ses yeux. Au fond de l'allée elle tourna à droite; il ne la vit plus. Alors il fut comme repris par le sentiment de la réalité, il s'arracha à son immobilité, et se mit presque à courir dans la même direction. Il ne put qu'entrevoir les trois dames à l'instant où elles montaient dans une grande calèche à roues vertes qui les attendait à une des sorties. Il regarda encore la jeune personne; la ressemblance était si extraordinaire qu'il se crut sur le point de devenir fou. La voiture partit. Maurice s'élança, cherchant un fiacre. Il aurait donné en ce moment une somme quelconque pour en trouver un; il est donc inutile de dire qu'il n'y en avait pas. Ce jour-là Maurice se promena jusqu'au soir comme un somnambule. Il marchait au hasard, machinalement, sentant mille pensées confuses s'agiter dans sa tête brûlante. Pour la première fois depuis six ans, il était agité et prenait intérêt à quelque chose. Son coeur, qui paraissait mort quelques heures auparavant, battait dans sa poitrine avec violence ; tout son être était profondément remué. Il se trouva, vers le soir, dans un quartier où il ne se reconnaissait pas, sans savoir comment il y était arrivé. Il avait oublié de dîner. Puis une idée le frappa; il voulut voir Alfred. Il y courut, mais ne le trouva pas. Alors il se décida à rentrer; le petit garçon qui lui servait de valet de chambre était presque inquiet de sa longue absence. Il se coucha et ne put fermer l'oeil de toute la nuit, ce qui ne l'empêcha pas de rêver. Dans son rêve, Anna et l'inconnue se confondaient incessamment. Par instants, il oubliait la rencontre du matin et croyait avoir retrouvé Mme Verdière ; ensuite, pour la première fois de sa vie, le souvenir d'Anna s'effaçait pour faire place à la radieuse apparition des Tuileries. C'était cependant toujours la même image. A peine habillé, il courut chez Alfred. C'était le seul à qui il eut entièrement confié l'histoire de son passé. Il lui raconta l'aventure des Tuileries. L'état d'exaltation dans lequel il se trouvait rendait inutile de trop appuyer sur l'impression qu'avait produite en lui la rencontre qu'il avait faite. C'était, qu'on le comprenne, le seul événement de sa vie depuis la disparition de Mme Verdière.
    — Qui est-elle ? Où demeure-t-elle ? Où pourrai-je la revoir ? La connais-tu ? C'était en vain qu'il jetait toutes ces questions à la tête de son ami. Celui-ci connaissait beaucoup de monde, mais pas tout le monde; il était au courant de la plupart des jolies femmes en vue, mais combien pouvaient lui échapper ! Maurice s'obstinait. « Allons donc! pense! rassemble tes idées, fouille tes souvenirs! Toi qui vois tout, qui connais tout, qui sais tout !
    — Oui, je tacherai de découvrir quelque chose, mais je t'assure que ce n'est pas facile.
    — Au moins, promets-moi de m'aider.
    — Oui, je t'aiderai, je te le promets, j'essayerai, sois tranquille. Mais a-t-on jamais vu pareil changement? » Quelques jours se passèrent sans aucun résultat. L'impatience de Maurice croissait à chaque instant. Il était décidé à la trouver. Il retourna aux Tuileries, arpenta les rues, les boulevards, les quais, commençant par les plus beaux quartiers et allant jusqu'aux plus improbables, entra, dans nous ne savons combien de maisons, impatienta un grand nombre de concierges, fatigua des commissionnaires, interrogea un peu tout le monde, sans rien pouvoir découvrir qui le mît sur la trace de ce qu'il cherchait. Toutes ses habitudes furent changées, sa vie devint presque irrégulière. Il ne dormait plus, négligeait ses petites affaires et passait le temps que lui laissaient ses courses folles à travers Paris, à rêver au coin du feu , absorbé dans ses pensées anciennes et nouvelles qui se confondaient dans sa tête, à peu près dans cette attitude où l'avaient trouvé les premières heures de l'année. Il se sentait surtout rempli d'une immense curiosité. Dans son existence si vide jusqu'alors, dans son âme si indifférente à tout et pleine seulement de souvenirs et de regrets, un énorme intérêt avait tout à coup pris place. Ce qui lui arrivait lui semblait incroyable; il aurait prévu tout, excepté cela; l'impossible avait-il donc envahi son existence à l'improviste? Il avait même peur par moments d'être halluciné ; il lui semblait avoir rêvé et il se secouait pour se réveiller. Mais non : il l'avait parfaitement vue, la ressemblance était prodigieuse. Il se sentit vivre d'une vie nouvelle, il s'aperçut pour la première fois, depuis bien longtemps, que l'avenir existait, car cet avenir avait la figure du passé inoubliable. — Son imagination le conduisait- elle trop loin? Après tout il ne savait rien de cette personne, ni son nom, ni sa position, ni sa demeure. Parfois il se disait qu'il valait mieux n'y point penser, mais involontairement il y revenait sans cesse. — Et, chose étrange ! ses nouvelles idées ne venaient aucunement le distraire. Il pensait à Anna plus que jamais et il avait toujours le jardin de Mestières devant les yeux, et toujours il entendait le son de cette douce voix et le dernier baiser lui revenait sur les lèvres, et toutes les roses fanées refleurissaient à ses regards. —Aurait-elle aussi la même manière de parler?... pensait-il tout à coup. Il était pris d'une espèce d'inquiétude nouvelle pour lui, d'un irrésistible besoin de mouvement. Il allait chez Alfred à tout propos. Celui-ci s'était mis en campagne, n'avait rien pu découvrir et avait fini par abandonner la partie. Mais Maurice le criblait de questions et le pressait de recommencer ses recherches. Parfois il était pris d'un grand découragement, se persuadait qu'il ne la reverrait plus, que c'était des étrangers, qu'ils étaient partis; et alors il se rappelait les plus petits détails de son bonheur passé, il éprouvait un besoin excessif de se distraire et pensait à faire un voyage. Depuis la disparition d'Anna, il n'était jamais retourné à Mestières. Bien des fois il y avait songé, il n'avait jamais eu le courage de le faire. Il savait que la maison avait été vendue, et avait ainsi appris que quelqu'un était chargé par Anna de tenir ordre à ses affaires, sans pouvoir découvrir qui était cette personne. —Ce projet lui revint en tête et cette fois il sentait qu'il allait le mettre à exécution. Deux mois s'étaient presque écoulés déjà depuis le jour de la rencontre des Tuileries, et Maurice était plus agité et plus impatient que les premiers jours, lorsqu'il se décida enfin à faire le pèlerinage de Mestières. Ce fut par une magnifique journée de mars qu'il arriva à la petite gare de S... d'où l'on allait en voiture au but de sa course. Il ne trouva aucun véhicule et se mit en devoir d'accomplir le trajet à pied. Le soleil, ce jour-là, était exceptionnellement chaud pour la saison, le ciel pur; il n'y avait pas la moindre feuille aux arbres , mais quelques oiseaux commençaient à se montrer. — Quelle différence avec la dernière fois qu'il avait passé par ce chemin! Mais la route était bien la même, bordée de fossés et de saules. Une émotion indéfinissable lui étreignit le coeur, mais peut-être moins fort qu'il ne l'aurait cru; il était préoccupé, mais moins triste que dans ses heures de solitude habituelle. — Une foule de pensées se heurtaient dans son cerveau; il lui venait d'étranges idées. Il s'imaginait presque par moments avoir fait un long rêve et s'être enfin réveillé, et il se surprenait croyant trouver dans la petite villa, Anna qui l'attendait, un peu impatiente, un peu résignée, comme aux jours d'autrefois. Il entra dans la petite vallée et prit le chemin jaunâtre qu'il connaissait si bien. Il arriva à la grille et la trouva, comme toujours, entr'ouverte. Rien n'était changé. Le jardin se trouvait précisément dans le même état où il l'avait laissé. Même desséchés, il reconnaissait les arbres, et bien que lui aussi fût changé, il se sentait reconnu. Malgré le soleil, le paysage d'hiver qu'il avait devant les yeux n'était pas gai, et cependant il se sentit peut-être moins attristé que s'il eût revu ce coin où il avait tant vécu, dans la saison jeune et riante. La maison aussi était la même et paraissait habitée. Quelques fenêtres étaient ouvertes. Mais, par hasard ayant levé les yeux, il vit un écriteau portant les mots « A louer » , écrits en grands caractères blancs sur fond noir. Il trouva à cet écriteau une apparence funèbre. Il ne s'y attendait pas; chose incroyable, en venant il n'avait pas un instant songé à la nouvelle destination possible de son ancienne demeure. Ces deux mots le réveillèrent; il écoutait dans son imagination la douce musique du passé; cet écriteau lui fit l'effet d'une horrible fausse note au milieu d'une belle harmonie. Il se mit à marcher avec une certaine précaution, préférant ne rencontrer personne. Il s'enfonça dans une longue allée de tilleuls et s'assit sur un gros tronc d'arbre coupé à ras de terre, où Anna s'était assise souvent. Là il tomba dans une rêverie sans fond; il y resta longtemps sans bouger, oublieux de tout. Les heures du passé, évoquées une à une, défilaient devant lui. Une foule de détails oubliés lui revenaient à la mémoire. Tout avait disparu, tellement qu'il ne pensait plus à son inconnue. Les années qui s'étaient écoulées dans la solitude n'existaient plus pour lui; il lui semblait avoir vu Anna la veille, il croyait qu'elle devait apparaître à chaque instant au fond de l'allée. 11 leva les yeux machinalement. Elle y était. Il éprouva une secousse violente. C'était bien elle; c'était elle en chair et en os, en toute réalité. Il ne s'en étonna presque pas, mais son coeur palpitait fortement et il se sentait pâlir. D'un brusque mouvement instinctif il se leva et se plaça derrière un arbre, de manière à voir sans être vu. Elle s'avançait tout doucement, tranquille et sérieuse, faisant craquer le sable sous ses pieds. Elle portait un très-joli costume en drap brun qui faisait ressortir son teint pâle, et une toque noire d'où tombait la lourde masse de ses cheveux blonds. Tout à coup, il rentra dans le vrai, se souvint et comprit. Ce n'était ni Anna, ni son fantôme, mais bien l'inconnue des Tuileries. Lorsqu'elle passa tout près de lui il constata la différence, et malgré cela, on aurait presque pu s'y méprendre. Il l'enveloppa d'un long regard plein de curiosité et de trouble. Son rêve était fini, la réalité le reprenait, le présent maintenant existait et cette nouvelle image du passé lui dévoilait un avenir. Après l'avoir si longtemps cherchée, il la retrouvait enfin, au moment où il s'y attendait le moins. La tête lui tournait presque ; il était rempli d'une joie étrange. Il la laissa passer et la suivit à distance. Les deux dames qu'il avait déjà vues et un gros monsieur tout en noir, décoré, attendaient la jeune fille à la grille. Ils parlaient très-haut et riaient. Maurice entendit la grosse dame qui disait : Nous croyions t' avoir perdue ! » Un homme se tenait à coté d'eux, un paquet de clefs à la main ; probablement le jardinier qui leur avait montré la maison. Le monsieur répéta deux ou trois fois : « Non, c'est impossible, » et tous sortirent. Maurice les suivit, mit, presque sans le savoir, de l'argent dans la main du jardinier, comme le monsieur avait fait, et sortit.— Ils montèrent dans une voiture qui les attendait et qui se dirigea du côté de la gare. Pourvu que j'arrive à temps, pensait Maurice. Il arriva tout essoufflé, à l'instant où le train allait partir, et se jeta dans un wagon. Ils y étaient. Il lui sembla qu'il venait de gagner une bataille. Le lendemain, à huit heures, il entra chez Alfred, qui dormait, et lui cria en le réveillant :   Elle s'appelle Mme Voilier, son père est un riche négociant retiré, sa mère est une étrangère, ils demeurent rue Bellechasse son petit nom est Marie, et tu n'es qu'un imbécile! »

    IV.

    Le printemps arriva. Maurice était prêt à en jouir, car un grand changement s'était opéré dans son existence. Comme la nature, il se sentait vivre d'une vie nouvelle, et quelque chose chantait, pour ainsi dire, dans son âme. Le paysage et son coeur étaient à l'unisson. Nos prévisions nous trompent bien souvent; cette année, qu'il avait si tristement commencée, seul, au coin du feu, maussade et fatigué, l'avait conduit, de la manière la plus inattendue, presque à la porte du bonheur. Quelques mois auparavant, il n'avait devant les yeux qu'un brouillard qui lui permettait à peine de distinguer des objets monotones; tout à coup une échappée magnifique, un avenir inattendu s'étaient ouverts à son regard. Ses habitudes étaient changées. Il ne végétait plus. Il y avait maintenant, rue Bellechasse, une maison où il était attendu et où il allait le plus souvent et restait le plus longtemps possible ; il vivait, il espérait et il n'oublait pas. Il ne reniait point ses souvenirs, mais une réalité extraordinaire s'y mêlait, il aimait encore une fois et ne pouvait se sentir infidèle à son premier, à son unique amour. Par moments, il se flattait presque de croire à la possibilité d'une étrange métempsycose humaine Cette évocation renvoie à la doctrine de la transmigration des âmes, selon laquelle des incarnations sucessives d'une âme après la mort seraient possibles., et il pensait que l'âme d'Anna était passée dans le corps de Mme Voilier; car si, comme quelques personnes le croient, le visage montre les qualités de l'être intérieur, cette jeune fille, qui ressemblait à Anna à un point si extraordinaire, devait être presque toute pareille à celle qu'il avait tant aimée et si invinciblement regrettée. Il l'aimait de toutes les forces de son âme. Il tremblait de le lui dire, de l'interroger. Quelquefois il se disait que puisqu'elle ressemblait tant à Mme Verdière, elle ne pouvait s'empêcher de l'aimer ; à d'autres moments il lui semblait impossible d'avoir le bonheur de réussir à inspirer même de l'affection à une créature si parfaite. En attendant, il ne pouvait se passer de la voir, de l'entendre, de causer avec elle, d'épier son expression, de tâcher de deviner ses sentiments, de l'étudier sous tous les points de vue. — Il s'était fait présenter dans la maison quelques jours après la rencontre inopinée dans le jardin de Mestières. N'y avait-il pas dans ce seul fait quelque chose de providentiel ? En mobilsant le terme "providentiel", Gualdo renvoie à un dessein divin. Il avait été excessivement troublé de l'avoir vue pour la seconde fois au milieu de cette allée, sa ressemblance était augmentée par le cadre, où elle devenait presque une apparition. Il était comme hanté par cette vision; il la revoyait toujours s'avancer lentement dans l'allée, et alors il se disait qu'Anna était revenue. Quand il la revoyait, il se persuadait que c'était une autre femme, plus jeune, plus gaie, plus insouciante, mais qui ressemblait à la première d'une façon à rendre fou. Très-rapidement il était devenu une vieille connaissance, puis un ami. Il allait très-souvent rue Bellechasse. On le recevait avec empressement et plaisir, et une vraie intimité s'était établie entre lui et ses nouveaux amis. M. Voilier était un vieux négociant retiré des affaires ; quelles affaires ? Personne ne paraissait le savoir au juste ; on le disait très-riche, on allait même jusqu'à prétendre qu'il cachait le chiffre exact de sa fortune et qu'il l'augmentait chaque jour. Il n'avait qu'un fils, qui était vice-consul quelque part en Orient, et la fille que nous connaissons. Il ne semblait pas se soucier beaucoup de son fils absent, qui avait dû, disait-on, partir, prendre une carrière à cause de dettes assez fortes qui avaient poussé à bout la patience de la famille; en revanche, il adorait sa fille, qui était aussi l'enfant gâté de la mère. Celle-ci était portugaise; M. Voilier avait habité Cintra pendant plusieurs années dans sa jeunesse et il en était revenu marié. Elle n'avait jamais été belle, mais mince et élancée, elle ne Tétait plus du tout maintenant et paraissait presque petite. Elle avait apporté une dot très-convenable en mariage. M. et Mme Voilier avaient vécu assez tranquillement, même après l'accroissement de leur fortune, et n'avaient commencé à mener grand train qu'à l'époque de l'entrée dans le monde de leur fille, quelques années avant le départ du fils. Leur appartement de la rue Bellechasse était meublé très-richement et avec un bon goût de convention. Un tapissier à la mode avait tout fait et très-bien. Quant à cette personne sèche, maigre et laide que Maurice avait remarquée aux Tuileries, elle n'était précisément ni une institutrice ni une demoiselle de compagnie, ni une parente pauvre, ni une amie ; mais un peu de tout cela ensemble. Il y avait en elle quelque chose de légèrement mystérieux; ses robes étaient toujours de nuance foncée et de la même façon ; respectueuse avec tous, on avait beaucoup d'égards pour elle; mais on ne l'appelait jamais autrement que Mme Julie tout court. Tous les lundis, il y avait grand dîner chez M. et Mme Voilier; mais bientôt on avait invité quelquefois Maurice les autres jours. La cuisine était excellente, caries maîtres de la maison paraissaient être des gourmands sérieux. Dans la journée, les intimes seulement étaient reçus. Le soir, les dames sortaient presque toujours, excepté le lundi, car le dîner était suivi d'une soirée. C'était une société de très-bon ton, où l'on s'efforçait d'atteindre la plus haute distinction. Mme Voilier faisait ces jours-là des toilettes très-compliquées; sa mère se couvrait de bijoux et Mme Julie enrichissait sa robe couleur raisin de Corinthe de quelques dentelles sobres. On faisait de la musique de salon, on s'entre-regardait et on causait à voix basse; on admirait la demoiselle de la maison, qui ne se permettait la flirtationLe substantif féminin "flirtation" désigne des "Relations affectives entre personnes de sexe opposé, dénuées de sentiment profond et pouvant servir, mais pas nécessairement, de prélude à l'amour ou aux relations sexuelles" (Centre national des ressources textuelles). qu'après avoir accompli tous ses devoirs; on ne faisait pas là plus de médisance qu'ailleurs et on s'y ennuyait décemment comme dans le meilleur monde. Les hommes jouaient au Jeu de cartes importé d'Angleterre, ancêtre du bridge, qui se joue avec cinquante-deux cartes entre quatre personnes., causaient politique et affaires, et fumaient. Mme Voilier s'appelait Marie-Anne, et en famille, on ne savait trop pourquoi, on l'appelait Annette. Ce nouveau point commun avait beaucoup frappé Maurice. Lorsqu'on l'appelait ainsi, il tressaillait toujours dans le coin où, le lundi soir, il passait des heures à l'admirer, à l'étudier, à surprendre de nouvelles ressemblances, à se griser de souvenirs et d'espoir. Il était pris de toutes sortes de curiosités. Par moments il se sentait capable de tous les dévouements, de tous les sacrifices pour obtenir d'elle le plus léger retour d'affection. Petit à petit il sentait que le mal l'envahissait, il devenait follement ou plutôt sérieusement amoureux. Mais cela ne l'empêchait pas de raisonner. Il se disait que M. Voilier était un ambitieux, que sa fille était belle et riche, et qu'il serait certainement refusé s'il osait faire sa demande. Elle pouvait trouver beaucoup mieux. Ensuite, lui-même n'aurait pas voulu l'épouser si elle ne l'aimait pas; et pourquoi l'aimerait elle? Tous les jours elle voyait des jeunes gens beaux, spirituels, élégants, hardis. Comment pouvait-elle leur préférer un garçon tranquille comme lui, timide et maussade, fatigué par ses longues années de solitude, et se sentant déjà si vieux ? Il valait mieux y renoncer et retourner dans sa solitude, emportant deux rêves au lieu d'un. Mais il n'en avait pas le courage, car pour lui, depuis longtemps si peu gâté en fait de bonheur, c'en était déjà un bien grand que de la voir et de l'entendre. Elle avait aussi la voix de Madame Verdière; seulement elle avait le ton plus gai et le rire plus facile; lorsqu'elle chantait, l'expression était presque la même. Souvent alors Maurice, dans son coin, se sentait les larmes aux yeux. Maurice parlait peu, mais il savait être aimable; du reste il était naturellement sympathique et très-bien reçu partout. Cela suffisait pour que M. et Mme Voilier se fussent pris assez vite d'une vive amitié pour lui. M. Voilier surtout disait souvent : « C'est, ma foi, un des meilleurs garçons que je connaisse! Quel dommage qu'il perde son temps! » Quant à Annette, elle causait très-volontiers avec lui, car il savait causer, lorsqu'il s'en donnait la peine. Elle aussi l'avait pris tout de suite en amitié. Mais, lui, se sentait chaque jour plus troublé avec elle, et causait toujours moins bien. Je n'ai jamais connu personne d'aussi distrait que vous, monsieur d'Affrey, lui disait-elle quelquefois. Alors il ne pouvait s'empêcher de la regarder d'une certaine façon, mais elle ne baissait pas les yeux. Une fois, elle le regarda presque tendrement, et il eut une seconde d'illusion. Souvent, lorsqu'il était seul dans son coin, elle s'approchait de lui et lui tenait compagnie pendant quelques instants. On ne pouvait douter qu'elle n'eût pour lui une vraie sympathie amicale et sans arrière-pensée. Les visites de Maurice devenaient de plus en plus fréquentes. « Que pense-t-elle de moi?» se demandait-il souvent. Certes, il était impossible qu'elle ne se fût pas aperçue de son trouble lorsqu'il lui parlait, surtout dans les premiers jours, quand il ne pouvait refouler l'immense émotion que lui causait la ressemblance. Et un peu diminuée, un peu changée, puisqu'il commençait à l'aimer un peu plus pour elle-même, cette émotion durait toujours. Annette pensait souvent à Maurice et ne savait comment se l'expliquer. Elle comprenait qu'il était amoureux d'elle, mais il y avait encore quelque autre chose au delà, qu'elle n'arrivait pas à comprendre et qui l'intriguait. Comment aurait-elle pu deviner? Chose étrange et qui l'étonnait lui-même ! Maurice, si réservé, devenu presque mysanthrope dans la solitude, et qui n'avait jamais été expansif, sentait toutes ses glaces naturelles se fondre en présence de celle qu'il aimait. Il lui avait déjà raconté sa manière de vivre et dit bien des choses qu'il disait rarement; il lui avait confié que, depuis plusieurs années déjà, il vivait presque seul et voyait un nombre très-limité de personnes ; qu'il n'avait pas de famille et que Talvet était le seul ami à qui il eût jamais confié quelque chose de sa vie. Par moments, il était pris d'un folle envie de lui dire tout, de lui avouer ses peines secrètes, son passé, son amour inefaçable et la ressemblance extraordinaire qui le rendait son esclave. — Mais quelque chose qu'il ne s'expliquait pas l'arrêtait. Un lundi soir, Maurice était plus maussade que de coutume. A dîner il n'avait dit que peu de mots et, quand les habitués avaient commencé à arriver, il s'était mis à feuilleter des albums dans l'embrasure d'une fenêtre où il y avait un guéridon avec une lampe. Personne ne prenait garde à lui, car il y avait plus de monde qu'à l'ordinaire. Il était là, les yeux baissés, plus seul que dans sa chambre ; seulement, de temps en temps, il levait la tête pour tâcher d'apercevoir Annette qui se glissait par les groupes. A peine eut-elle servi le thé, qu'elle vint droit à lui. Qu'avez-vous ce soir? — Rien. » Il y eut une pause. Savez-vous que vous devenez chaque jour plus incompréhensible? Vous avez la figure d'un homme à qui il est arrivé un malheur et vous dites : Je n'ai rien. C'est très-mal. Vous ne me croyez donc pas digne de la moindre confiance? Je me suis donc trompée en m'imaginant que vous aviez de l'amitié pour nous ... et pour moi?
    — Voulez-vous que je vous dise à quoi je pense, mademoiselle ? Je pense à m'en aller.
    — D'ici ?
    — De Paris. Il y a longtemps que l'idée d'un voyage me sourit.
    — D'un long voyage ?
    — Très-long même.
    — Et vous partiriez seul ?.,.
    — Oui, seul. Pourquoi pas
    — Mais, monsieur d'Affrey, vous êtes simplement fou. Etes-vous homme à vous en aller faire le tour du monde tout seul. C'est cela qui vous amuserait ! Vous n'auriez pas besoin d'attraper la fièvre jaune; vous mourriez d'ennui au bout d'une semaine. Et vous nous quitteriez pour si longtemps, et cela ne vous ferait rien?
    — Est-ce que cela vous ferait de la peine, à vous  » Elle le regarda dans les yeux longuement; puis elle dit :   Vous me le demandez ? » Il tressaillit ; c'était la voix, l'expression d'Anna. Il ne l'avait jamais vue si ressemblante. Cela vous étonne ? Vous croyez donc qu'à présent que nous sommes amis, car vous êtes mon ami, n'est-ce pas ? je vous verrais partir et que cela ne me ferait rien. Il paraît que vous ne me connaissez pas. Voulez-vous un conseil Puisque vous n'avez aucune confiance en moi, ne me racontez rien, car je ne veux surprendre les secrets de personne, mais efforcez-vous de chasser les idées noires qui vous tracassent, sortez de votre coin, mêlez-vous au monde. Et surtout ne parlez pas de partir. Maintenant que vous avez des amis, vous n'avez plus le droit d'être seul ni de vous en aller. Et puis... je ne le veux pas! » On l'appelait : elle le laissa seul. Mais la tristesse était passée. Cette nuit-là, il ne dormit pas. Une espérance vague, lointaine, se faisait jour au fond de son âme. Il se frottait les yeux, pour s'assurer qu'il ne rêvait pas, car il entrevoyait le bonheur.

    V.

    Une des personnes dont on faisait le plus de cas dans le salon de Mme Voilier était un gentilhomme campagnard nommé le comte Edouard de Prillet. C'était presque un personnage. Il avait servi en Afrique; depuis quelque temps il vivait dans ses terres ou voyageait, et ne venait que rarement et pour de courts séjours à Paris. C'était un homme encore jeune, droit, maigre et dur, au nez aquilin, à la figure régulière et sans physionomie, aux cheveux gris, ne portant qu'une petite moustache noire, parlant peu et croyant parler juste, aimant la chasse avec passion, mais très-modéré dans tous ses autres goûts , ainsi que dans ses opinions. Il passait pour un homme de grand mérite dans le monde , avait la réputation d'être un imbécile parmi la minorité intelligente, et n'était peut-être ni l'un ni l'autre. Mme Voilier l'estimait hautement et avait contracté l'habitude de répéter ses moindres propos. Maurice s'aperçut peu à peu que le comte faisait lourdement, à sa manière, une espèce de cour à Annette. Il en fut très-effrayé, car on lui dit que M. de Prillet appartenait à une très ancienne famille et possédait environ cent cinquante mille livres de rente, — et il savait que l'argent et la noblesse étaient les deux choses que M. et Mme Voilier estimaient le plus. Il s'aperçut aussi d'un grand changement dans les manières d'Annette. Il fut pris d'une affreuse mélancolie ; car il est bien dur de devoir abandonner une espérance entrevue à l'heure où depuis bien longtemps on avait cessé de l'attendre. Un matin Annette annonça à Maurice qu'ils allaient partir bientôt. Depuis longtemps M. et Mme Voilier avaient décidé de passer toute la belle saison hors de Paris. Ils avaient d'abord cherché une villa à louer (et voilà comment Maurice avait rencontré Annette dans l'allée de Mestières); puis n'ayant rien trouvé de convenable, ils avaient arrêté le projet de voyager tout l'été et une partie de l'automne. Maintenant tout était prêt et dans quelques jours ils devaient prendre la route de la Suisse. « Vous ne vouliez pas me voir partir, mademoiselle, dit Maurice, et c'est vous qui nous quittez à présent....
    — Mais nous n'avons pas l'idée de faire le tour du monde. Croyez-vous donc que nous pouvons rester tout l'été à Paris...
    — Il est cependant bien tôt pour partir...
    — Nous reviendrons plus vite.
    — Oui, mais peut-être pour moi, cela sera comme si vous ne reveniez pas...
    — Et comment?
    — Vous savez ce que je veux dire. A votre retour vous aurez peut-être déjà changé de nom. » Annette se mit à rire et s'écria : « Qui peut vous faire croire cela ? » mais elle rougit légèrement. Ce soir-là, lorsque Maurice se trouva seul dans sa chambre il lui sembla qu'il n'aurait jamais dû la quitter. Il trouva une joie amère dans l'isolement, et il se dit que pour certaines natures rien ne vaut la solitude. A quoi bon espérer, à quoi bon se forger des illusions? La tranquillité morale, la liberté d'esprit avant tout. Quel rapport devait-il y avoir entre lui et Mme Voilier? Elle entrait dans la vie, le sourire aux lèvres, heureuse et insouciante, destinée d'avance à la félicité mondaine ; lui ne se sentait exister que parce qu'il écoutait sa pensée monotone toujours en mouvement, et au fond méprisait tellement la vie qu'il ne désirait même pas en sortir. Il avait senti quelquefois, il est vrai, germer sourdement dans son âme le besoin d'aimer qui était resté inassouvi, son coeur battre se révolter sa jeunesse, et Annette aussi était prête pour l'amour, mais quelle différence entre ces deux aspirations ! Elle voulait connaître, et il ne faisait que se souvenir. De la route aride ou il marchait seul, il désirait parfois rentrer dans le sentier si vert, si fleuri, si doucement mélancolique qu'il avait suivi autrefois ; elle ne pouvait sentir qu'une folle envie d'embrasser du regard l'horizon inconnu, et lequel choisirait -elle des vingt sentiers charmants qui s'ouvriraient devant ses pas? Comment pouvait-il se fier à quelque chose? Comment pouvait -il espérer lire à première vue dans ce livre fermé qui est un coeur de femme , lui vieux jeune homme naïf? Et il s'était fait des illusions, et il avait presque cru être aimé, parce qu'elle l'avait regardé d'une certaine façon, parce qu'elle lui avait donné sa main à serrer, parce qu'elle était l'image vivante de la femme à tout jamais perdue qui avait su l'adorer. Et maintenant elle allait partir, elle changerait d'habitudes et dans dix jours elle l'aurait oublié. Le même sourire aux lèvres, elle donnerait sa main à M. de Prillet, et pour de bon cette fois, et elle serait folle de joie de devenir comtesse, d'être riche et admirée, et elle n'aurait aucun soupçon de l'avoir fait souffrir, lui, Maurice ; elle l'inviterait à ses soirées et elle lui offrirait du thé de la même manière, avec le même geste, en l'appelant encore : « mon ami » et « mon cher monsieur d'Affrey. » Il resta quatre jours sans aller rue Bellechasse. A quoi bon? se disait-il. Il ne quittait pas sa chambre et ne sortait que le soir pour aller flâner sur les boulevards. Le cinquième jour en rentrant, il trouva sur sa table un petit billet parfumé. L'adresse était hardiment tracée, d'une grande écriture très-anglaise. De l'autre côté s'étalait un monogramme compliqué, or et vert. Il déchira l'enveloppe et lut: Oui, c'est moi. Que faites-vous ? Je sais que vous sortez ; vous n'êtes donc pas malade. Je ne veux pas me fâcher; mais j'exige que vous veniez au plus vite. Nous partons après-demain. Cela m'ennuie. Que veut dire votre absence? Vous ne comprenez donc rien? Venez nous dire adieu. « Annette. » Maurice y alla le lendemain soir. Il y avait beaucoup de monde ; c'était le dernier lundi. Il faisait chaud ; une fenêtre donnant sur un grand balcon était ouverte. En entrant, il n'avait fait que saluer Annette, qui l'avait reçu comme à l'ordinaire, mais peut-être un peu froidement ; puis, après un tour dans l'appartement, il était allé s'accouder au balcon. Vers la fin de la soirée, Annette vint l'y rejoindre.
    — Vous ne vous attendiez pas du tout à recevoir un billet de moi, n'est-ce pas ?
    — Non, pas du tout.
    — Pourquoi ne veniez-vous pas ?
    — Parce que.
    — Est-ce une manière de répondre? Voyons, pourquoi?
    — Je ne sais. J'étais trop maussade pour aller dans le monde. Vous savez bien que je suis un original. » Elle sourit. Je sais ce que vous êtes, mais je ne le dirai pas.
    — Ne souriez pas, je vous défends de sourire.
    — Comme vous voudrez ; me voilà sérieuse. Maintenant je vous salue. Je ne puis rester plus longtemps ; que dirait-on ? Il faut nous dire adieu, car nous partons demain matin à neuf heures; vous ne viendrez pas à la gare ?
    — Non.
    — Eh bien, alors, adieu.
    —Où allez-vous d'abord?
    — A Évian.
    — Et après ?
    — Je ne sais pas. Viendrez-vous là-bas.
    — Vous savez bien que je ne bouge pas de Paris. Quand reviendrez-vous ?
    —Je ne sais pas. Dans deux ou trois mois. Allons, adieu. » Elle lui tendit la main. Il la prit.   Restez encore un instant.
    — Qu'avez-vous à me dire
    — Rien, mais je vous prie de rester une minute.» Il y eut un court silence. Maurice regardait dans le salon, comme distrait, tenant toujours la main d'Annette, Il voyait M. de Prillet qui causait avec la maîtresse de la maison. Puis il reprit :   Vous rappelez-vous ce que je vous disais l'autre jour? » Et lui montrant du doigt le coin où il regardait « Ce n'est donc pas vrai?
    — Bah ! vous êtes fou! Encore une fois, adieu ! Laissez-moi m'en aller. » Mais il la tenait toujours par la main. Comme elle tournait le dos au salon, on ne pouvait rien voir de l'intérieur. Tout à coup il se pencha et lui embrassa la main passionnément. Elle sentit quelques larmes qui lui coulaient entre les doigts. Ce fut un éclair, une minute. Elle se laissa faire. Puis elle serra fortement sa main dans la sienne, répéta encore : « Adieu, adieu, laissez- moi ! » se dégagea de son étreinte et rentra dans le salon. Maurice sortit. Il marcha à grands pas vers sa demeure. Il se sentait confusément joyeux et triste en même temps ; ses idées se troublaient. Il ne parvenait pas à déchiffrer le caractère de Mme Voilier. Était-ce simplement et vulgairement une coquette ? ou bien était-ce une vraie femme, dans la douce et haute signification du mot, comme celle à qui elle ressemblait d'une si étrange manière? Elle l'étonnait en tout. Par moments il était presque sûr de la bien juger, et, tout de suite après, il sentait qu'il s'était trompé. Avait-elle vraiment quelque sympathie pour lui? Pourrait-elle un jour l'aimer? Oh! non, se disait-il tout bas. Ensuite la figure du comte se dressait devant ses yeux. L'épouserait elle? Mais oui, pourquoi pas, après tout? Puis revenait le doux souvenir des instants passés sur le balcon, et la musique de sa voix venait encore frapper son oreille, et il sentait presque encore sur sa main la molle étreinte de la sienne. Quelques jours après le départ des Voilier, Maurice flânait selon son habitude, marchant au hasard. La journée était splendide, le soleil ruisselait partout, le ciel était clair ; les toilettes printanières donnaient de la couleur au tableau des boulevards. C'était une de ces rares journées qui nous font faire de beaux rêves tout éveillés et rendent la pensée presque impossible. En se promenant, Maurice ne réfléchissait à rien, mais il songeait doucement, et la sérénité de l'atmosphère le pénétrant, il sentait sourdre en lui-même une allégresse nouvelle et tranquille. Quand l'image d'Annette absente (que maintenant il confondait tout à fait avec l'autre) se présentait devant ses yeux, il sentait une suave mélancolie qui s'emparait de tout son être, mais point de douleur. Les douces paroles qu'elle lui avait dites lui remplissaient l'âme et il se les répétait tout bas ; mais ne pensait à rien au delà. - Le problème de savoir s'il sortirait ou non de sa solitude, si son nouveau rêve, qui n'était qu'une suite de l'ancien, resterait un rêve ou deviendrait une réalité, ne l'occupait pas. Les maisons étaient si blanches et dessinaient si clairement les arêtes de leurs contours sur le bleu du ciel, qu'il s'oubliait à les contempler, ce qui rendait impossible que des idées définies lui troublassent le cerveau, et que des espérances ou des craintes arrêtées pussent l'émouvoir. Il ne songeait qu'à la couleur des cheveux et à la grâce si particulière de la démarche de celle qu'il aimait. En ce moment il se sentait heureux de vivre sans savoir pourquoi, et il ne pensait pas du tout aux nuages qui pourraient bientôt ternir l'éclat de ce beau jour. Au tournant d'une rue, une dame tout en noir, et qu'il ne reconnut pas d'abord, l'arrêta. C'était Mme Julie. Je suis heureuse, monsieur d'Affrey, de vous rencontrer, lui dit-elle de sa voix aigre et paraissant encore plus sèche qu'à l'ordinaire, car je puis vous donner des nouvelles de nos voyageurs. J'ai reçu une lettre de Mme Annette ce matin.
    — Ah! vraiment. Les nouvelles sont-elles bonnes ?
    — Excellentes, même, répondit-elle avec un sourire. Je n'ai pas pu les accompagner, à cause de ma mère qui a été malade, mais j'irai les rejoindre dans peu de jours.
    — Et où sont-ils? A Évian?
    — Ils ont déjà quitté Évian pour Ouchy. On y est beaucoup mieux, et c'est le point le plus charmant du lac. Ensuite ils sont là en pays de connaissance, car vous savez que M. le comte de Prillet y possède une toute petite villa où il passe l'été. Mais je ne veux point vous retenir. Adieu, monsieur. Avez-vous dés commissions pour Ouchy.
    — Bien des compliments. Bon voyage, mademoiselle.» Maurice ne bougea pas pendant quelques minutes. Tous ses rêves s'étaient brisés. Il regarda machinalement Madame Julie qui continuait son chemin. Il ne pouvait rassembler ses idées, mais tout à coup rien ne lui parut plus triste qu'une belle journée de printemps.

    VI.

    Il se fit un vide horrible dans l'existence de Maurice d'Affrey. Ce n'était plus ce jeune homme tranquille, s'étant fait un semblant de bonheur dans la résignation philosophique et dans la solitude tranquille. Sa calme mélancolie se changea en tristesse, son caractère s'aigrit, les théories qui se formaient à son insu dans sa pensée tournèrent lentement au scepticismeL'association du personnage au scepticisme renvoie à la question fondamentale du critère de la vérité, c'est-à-dire à une tradition de résistance à toute forme d'idéologie. En tant que position philosophique, le scepticisme apparaît comme une position critique à l'égard des dogmatismes religieux et scientistes.. Le changement de vie si brusquement survenu avait dérangé ses habitudes, et il sentait maintenant l'impossibilité de les reprendre. Il commençait à en vouloir un peu à Madame Voilier; par moments il s'imaginait qu'elle était venue gâter dans son souvenir l'image ineffaçable d'Anna. Puis il se sentait amoureux comme un écolier, capable de toutes les folies. Quelquefois il se reprochait de n'avoir pas été plus hardi, de ne l'avoir pas demandée en mariage ; puis il réfléchissait combien cette démarche aurait été infructueuse. M. Voilier ne déguisait d'aucune façon qu'il ne voyait rien de trop grand pour l'avenir de sa fille. Alors Maurice entrevoyait comme chose certaine qu'Annette s'appellerait bientôt Madame de Prillet. C'était bien l'homme qu'il leur fallait, possesseur d'un grand nom, très-riche, rempli de préjugés, réfléchi, dur, tout d'une pièce. Et Annette l'accepterait-elle? Mais oui, certainement. Elle devait être aussi ambitieuse que son père; elle désirerait une position avant tout, et elle se flatterait sans doute de mener le comte par le bout de son grand nez. Il fallait donc oublier, tâcher de retourner à la solitude rêveuse que Madame Voilier avait troublée, et pouvoir encore contempler pendant de longues heures le portrait de celle qu'il n'oublierait jamais ; il fallait oublier que son image vivante existait sur la terre; que, seule au monde, Annette aurait pu le rendre heureux, mais que ce bonheur lui était pour toujours défendu, tandis qu'un autre, qui ne l'apprécierait pas, trouvant cette jeune personne semblable à toutes les jeunes personnes connues, pourrait l'atteindre sans effort. Les jours, les semaines se passaient, égales et monotones. Enfin arriva l'époque qu'Annette avait à peu près désignée pour le retour , mais elle ne revenait point. Aucune nouvelle. Un jour, Maurice à la rue Bellechasse; on ne savait rien. Il lui sembla alors que tout était fini qu'il n'y avait plus rien à espérer. Une sombre rage le prit contre l'injustice perpétuelle du sortSynonyme de hasard, le terme de sort est ici mobilisé pour contrer la doctrine théologique relative au jugement dernier et au salut de l'homme, de l'histoire et du monde. Ici, l'auto-victimisation de Maurice D'Affrey réside dans l'absence de volonté d'agir, qui serait dûe à un sort indéterminé. Cette attitude est conforme au type du anti-héros de l'époque, sous les traits de la figure de l' inetto, présente chez Fogazzaro et Svevo., qui avait donné à un homme aussi odieux que M. de Prillet tout ce qu'il fallait pour conquérir Annette et qui lui avait refusé les mêmes moyens à lui qui, seul, aurait su aimer cette femme. Pour la première fois il se sentit ambitieux et avide de posséder de l'argent, dont il comprit tout à coup la puissance. Il passait de longues heures chez Alfred; car maintenant la solitude avait perdu son charme ; il s'étendait sur un divan, une cigarette à la bouche, regardait les spirales de la fumée, les ornements du plafond et les objets de toute sorte dont la chambre était remplie, faisant tout son possible pour arrêter la pensée dans son cerveau et arriver à cet état de béatitude orientale qu'on pourrait appeler la contemplation du néant.L'évocation des formes de spiritualité non encadrées, en opposition aux cadres religieux traditionnels suggère chez Gualdo une relecture de la tradition mystique chrétienne par l'allusion aux religions et aux philosophies orientales. L'élan mystique tend à renvoyer une image négative de la théologie. Son ami lui parlait ou ne lui parlait pas, écrivait, remuait, s'en allait revenait, et lui ne bougeait de sa place. Il lui disait quelquefois : Crois-tu que je pourrai arriver à la stupidité parfaite? Cela serait toujours quelque chose de gagné.
    — Je crois, répondait Alfred magistralement,que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Tu n'es pas fait pour le mariage. Pour mon compte je repousse la famille; il paraît que c'est la famille qui ne veut pas de toi. Tant mieux. Tu dis que cette demoiselle ferait ton bonheur; comment le sais-tu? Elle aurait pu tout aussi bien te devenir funeste. Et, entre nous, est-ce que le bonheur existe ? Tu as eu la chance extraordinaire de trouver dans ta vie un amour vrai ; gardes-en précieusement le souvenir, et oublie tout le reste. Elles se ressemblent comme deux gouttes d'eau ; qu'est-ce que cela fait? Tu as adoré l'original, que veux-tu faire de la copie? Les copies sont toujours mauvaises. Nous sommes assez artistes tous les deux pour savoir cela, bien que je ne sois qu'un peintre manqué et que tu ne sois rien du tout. La connais-tu, cette demoiselle ? Autant que je connais l'impératrice du Brésil. Sais-tu ce qu'elle sera, cette femme?... Cette jeune personne a été coquette avec toi, t'as donné ce qu'on appelle des illusions et te plante-là pour devenir comtesse, avoir une voiture et des domestiques et aller aux eaux. Je l'approuve et lui souhaite bonne chance; je te félicite de ton malheur, et je ne plains pas même M. de Prillet, puisqu'il n'en vaut pas la peine. » Et, chaque fois, Maurice sortait de chez son ami en se disant qu'il était dans le vrai. Mais un jour qu'il s'en allait plus que jamais convaincu qu'il ne devait plus du tout songer à Madame Voilier, qu'il devait être fort, et oublier, il rencontra la personne qu'il s'attendait le moins à voir, Mme Julie, avec sa démarche habituelle, sa robe brune et son air revêche. L'émotion intense qu'il éprouva, et le trouble étrange que la surprise ne pouvait justifier, lui firent sentir en une minute combien tous ses raisonnements étaient faux. En ce moment, il n'aurait plus su répéter un seul mot de ses discours à Alfred, et il aurait trouvé que celui-ci avait bien tort. La présence de. Madame Julie annonçait que les Voilier étaient revenus ou qu'ils devaient bientôt revenir ; l'idée de revoir Annette, de savoir seulement quelque chose de ce qui s'était passé le remuait de fond en comble. Il trouva un air mystérieux à Madame Julie. Elle l'interrogea vivement sur plusieurs choses, comme pour le prévenir, et ne répondit que d'une manière très-vague à ses questions. Il ne put comprendre que ce seul fait positif : qu'ils étaient revenus et depuis plus de quinze jours. Pourquoi donc n'avait-il pas été averti ? Annette, du reste, n'était ni mariée, ni fiancée, car certainement Madame Julie n'aurait pu passer sous silence un événement aussi important. Autre détail curieux : ils avaient changé d'appartement. Quand Maurice avait dit qu'il irait bientôt les voir, Madame Julie avait répondu: Pas le soir; nous sortons toujours. Que voulait dire tout cela ? Maurice se vit obligé d'attendre le lendemain pour faire sa visite. Il était impatient et agité. Enfin le moment arriva où on l'introduisit dans un petit salon, très-élégant, de la nouvelle maison dont Madame Julie lui avait donné l'adresse. Il trouva Madame Voilier avec deux dames qu'il ne connaissait pas et auxquelles elle oublia de le présenter. La conversation était tout à fait ordinaire, mais il lui sembla que les deux visiteuses parlaient à Madame Voilier d'un ton aigre-doux, où il y avait à la fois de la condoléance et de l'ironie. Il fut parfaitement reçu par Madame Voilier, on pourrait même dire affectueusement, mais il lui trouva un air trop dégagé pour ne pas cacher quelque embarras, et elle lui sembla un peu changée. Elle ne soufla mot à propos de leur retard et ne s'excusa point de n'avoir pas averti Maurice de leur arrivée. Puis la porte s'ouvrit légèrement et Annette entra. Elle était tout à fait la même, belle comme toujours et ressemblant à Madame Verdière de manière à faire perdre la tête. En apercevant Maurice, toute sa figure prit une expression de plaisir, et elle rougit tant soit peu ; elle s'avança et lui tendit la main en disant : Enfin, monsieur d'Affrey! Pourquoi n'êtesvous pas venu plus tôt ?... » Maurice était si troublé qu'il répondit quelques mots assez peu intelligibles. Mais Mme Voilier l'interrompit pour lui demander s'il n'avait jamais quitté Paris pendant leur absence. Il resta encore une demi-heure, regardant Annette sans trop savoir ce qu'il disait. Les deux dames: ne faisaient pas mine de partir. Madame Voilier lui parlait sans aucun embarras, très-amicalement, de choses et d'autres. Enfin il se leva et salua. Madame Voilier lui dit qu'elle espérait le revoir bientôt, sans trop préciser. En lui serrant la main, Annette lui glissa ces mots sans presque remuer la bouche : « Après-demain, à deux heures. Madame Voilier était donc revenue et elle ne s'appelait pas encore Madame de Prillet. Malgré cela, Maurice rentra chez lui tout aussi découragé qu'auparavant. Il avait trop vécu dans la solitude et avait jeté un regard trop fatigué sur les choses humaines pour pouvoir espérer longtemps. Il manquait d'énergie et de ressort. L'air de mystère qui régnait autour d'Annette ne l'encourageait pas. Et, chose incroyable peut-être, ces deux mots pleins de promesse qu'elle lui avait glissés à l'oreille ne lui firent aucun plaisir. Il ne se faisait point d'illusions sur cette entrevue, il croyait savoir déjà ce qu'elle devait lui dire, et devinait le ton de la voix et le tour des phrases. Elle tâcherait, sans aucun doute, de lui expliquer sa conduite, peut-être de se justifier, de le rassurer; elle confesserait des demi-vérités et lui ferait des demi-mensonges, et elle le cajolerait pour le faire souffrir à la première occasion. Tout doucement peut-être elle le préparerait à entendre la nouvelle de son mariage. Bref, il se persuadait de l'avoir bien jugée en la déclarant coquette et fausse. Tout ce que son ami lui avait dit lui revint à la mémoire et lui parut d'une justesse étonnante. Mais quand l'heure arriva et qu'il entra dans le petit salon où il avait été reçu l'avant-veille, il ne put se défendre d'une certaine émotion. Annette l'attendait. Elle était debout près d'une table, tout en noir, un peu pâle. Elle avait changé de coiffure, et, sans le savoir, avait arrangé ses cheveux précisément de la manière que Mme Verdière les portait. Sa toilette sombre, avec un grand col et des manchettes en guipure, la rendait tellement ressemblante, que Maurice s'arrêta sur le seuil, stupéfait et troublé plus qu'à l'ordinaire devant la vision qui s'offrait à ses regards. Au premier instant, il lui aurait été tout à fait impossible de prononcer une parole, « Vous aurez certainement trouvé étrange l'espèce de rendez-vous que je vous ai donné. Mais j'avais besoin de vous parler longuement une dernière fois, car il se pourrait que nous repartions encore et pour une absence beaucoup plus longue.
    — Vraiment ! répondit Maurice, étonné ; et pourquoi ce départ ?
    — Je vous le dirai tout à l'heure. Veuillez m' écouter avec patience et ne pas m'interrompre. Vous voyez bien que je suis un peu troublée. Ensuite le temps presse ; j'ai à vous parler longuement et il me faut un peu de courage pour vous dire tout. Ah ! mon ami , quand nous sommes partis, j'étais bien plus heureuse que je ne le suis à présent...
    — Que s'est-il donc passé?
    — Ecoutez-moi avec bienveillance, je vous en prie, et quittez cet air sévère. Je serai franche et vous dirai tout, exactement et en peu de mots, car je sens que j'ai eu des torts envers vous, car j'ai manque de sincérité, et il me la faut toute maintenant pour ravoir votre amitié; vous savez que je compte y réussir. Je vous ai menti lorsque, la veille de notre départ, sur le balcon, je vous ai assuré que vos idées sur M. de Prillet étaient fausses. Les choses n'étaient pas le moins du monde avancées, mais je savais parfaitement que le comte avait jeté les yeux sur moi, et surtout que mes parents en étaient ravis. Je n'aurais toutefois jamais cru que l'affaire eût été si vite arrangée...
    — C'est donc vrai ?. .
    — Non. Laissez-moi parler. Je savais même que le comte avait une petite villa près d'Ouchy, et je me doutais fort que ma mère me conduirait de ce côté. Nous y allâmes en effet. M. de Prillet vint nous voir continuellement. Un jour, il eut une longue conversation avec mon père, après quoi maman me fît monter dans sa chambre et m'annonça la grande nouvelle que M. le comte de Prillet nous faisait l'honneur de me demander en mariage. Je pris la nuit pour réfléchir. Le lendemain je dis à maman : J'ai réfléchi, et voilà. Tu sais combien je t'aime et combien j'aime papa; je voudrais donc faire tout ce que je peux pour vous être agréable. En devenant comtesse de Prillet, je mets le comble à vos voeux. Pour mon compte, je ne tiens pas beaucoup ni à l'argent nia la position, mais j'apprécie ces avantages à leur juste valeur, car je suis très-positiveCe qualificatif est à entendre ici au sens de proche de la réalité, pragmatique. pour mon âge. Quant à M. de Prillet, je ne l'aime pas du tout, mais peut-être n'aimerai-je jamais personne. Tout considéré, j'accepte conditionnellement. Première condition, je ne ferai aucuns frais de coquetterie envers le comte et je ne lui montrerai même pas une sympathie que je ne saurais avoir, car cela me répugne ; deuxième condition, je veux que mon père, qui est homme d'affaires, me marie de manière à sauvegarder mes intérêts et à m'assurer une position indépendante, car je me délie de M. de Prillet et n'aime pas son caractère. En ce cas, je m'engage à porter dignement son nom et à faire ce que je pourrai pour être heureuse avec lui. —Naturellement ma mère trouva ma manière de répondre extraordinaire ; mais, au fond, elle était joyeuse, car pour elle le mariage était comme fait. Elle s'empressa d'écrire ici à toutes ses amies et connaissances en leur confiant la nouvelle sous le plus grand secret. Elle me faisait une foule de cadeaux et m'embrassait du matin au soir. Je n'ai jamais su exactement quelle fut la réponse qu'elle donna au comte, mais je suis sûre qu'elle lui cacha une partie de la vérité. De son côté, il ne me dit pas un mot et continua à me faire la cour à sa manière et à m'offrir des petits bouquets que je perdais toujours — ce qu'il voyait avec la plus belle indifférence. Un matin, nous sûmes qu'il était allé à Paris pour affaires. Je crois qu'il ne manqua pas, lui aussi, d'annoncer à mots couverts son prochain mariage à tout le monde. Quelques jours après il revint. Pendant toute la journée il causa avec mon père ; il dîna avec nous, et le soir il s'approcha de moi et ne me quitta plus. Je m'aperçus qu'on nous laissait seuls. Alors il me dit qu'il regrettait de n'avoir pas encore su m'exprimer toute la reconnaissance qu'il me devait pour la réponse favorable que j'avais accordée à sa demande. Je lui demandai si ma mère lui avait dit mes conditions. Il parut un peu surpris, mais il répondit qu'il les connaissait à peu près, et que du reste il acceptait d'avance toutes celles que j'aurais voulu lui poser. Ensuite il ajouta : J'espère, mademoiselle, que je n'aurai pas besoin de vous dire quels sont mes sentiments envers vous, car vous devez les connaître depuis longtemps. Je vous estime et je vous aime; j'ose me flatter que si je vous demandais...
    —Si vous me le demandiez , monsieur le comte, l'interrompis-je, je croirais de mon devoir de vous répondre la vérité et je vous dirais que je vous estime aussi, mais que je ne vous aime pas. Cette réponse ne parut pas le déconcerter; il s'inclina et dit : Votre estime, mademoiselle, est déjà un don précieux.» — Après quoi il se leva et alla causer avec ma mère. Je vis qu'ils se parlaient avec vivacité. Vous pouvez croire que je devinais à peu près ce qui se passait entre eux. Je m'esquivai et montai dans ma chambre ; une heure après, maman vint m'y chercher. Il y eut entre nous une scène décisive. M. de Prillet lui avait reproché de lui avoir caché mes conditions et lui dit mes réponses ; il se plaignit d'avoir été trompé et menaça de retirer sa demande. Maman me supplia de lui parler d'une autre manière ; je ne bronchai pas de ma décision. Le lendemain mon père essaya aussi de m'amadouer; je fus inflexible.
    — Et le mariage fut rompu ainsi demanda Maurice.
    — Oui. J'eus encore une explication avec M. de Prillet. Je lui exposai franchement mes conditions. Je le priai même de retirer sa demande, de prendre tout sur lui, pour que ma position dans ma famille ne devînt pas intolérable; car mes parents m'auraient difficilement pardonné mon refus. Il finit par me remercier presque de ma sincérité, me dit qu'au fond nous n'étions pas faits l'un pour l'autre, et ajouta qu'il comprenait parfaitement que le genre de vie qu'il désirait pour sa femme n'était pas celui qui me convenait, et je compris par là que celle qui aura le malheur de devenir Madame de Prillet passera huit mois de l'année à se morfondre à la campagne.Comme l'a souligné Marilena Giammarco, la campagne est habituellement synonyme de cadre idyllique dans les textes narratifs gualdiens. Voir: Marilena Giammarco, "L'artista, l'aristocratico, il borghese", Le forme della decadenza. Itinerari nella narrativa di Luigi Gualdo, Edizioni dell'ateneo, 1987. L'association de la campagne à l'ennui constitue un tournant dans la dichotomie instaurée par Gualdo entre ville et campagne. Bref, il eut encore une longue conversation avec mon père et tout fut fini.
    — Et maintenant?
    — Maintenant, voilà. Mon père a été obligé de partir pour la Russie. Maman, qui m'adore, m'a presque pardonné, d'autant plus qu'elle a compris que j'aurais été malheureuse avec M. de Prillet; mais elle souffre de mon mariage manqué et du bruit que cela a fait. Naturellement tout le monde l'a su et les envieux s'en réjouissent. Selon ma mère, mon avenir est compromis et je ne pourrai plus me marier ici. Voilà pourquoi nous avons décidé d'aller en Italie...
    — Pour vous y établir?
    — A peu près. A Florence ou à Rome, je crois. Il y eut un silence. Maurice était étrangement troublé. Madame Voilier se montrait à ses yeux sous un jour complètement nouveau. Il s'était attendu à des sous-entendus, à des mots sans signification ou à double entente, et au contraire il avait reçu une espèce de confession entière, positive. Il trouva même singulière pour une jeune personne cette façon  peut-être trop franche et peu modeste, de dire les choses; mais cette sincérité un peu brutale ne lui déplut pas. En même temps tout son amour se réveilla; toutes les tirades de son ami furent oubliées, la cynique tristesse dont il était envahi quelques heures auparavant, disparut tout à coup, et une vague espérance s'agita tout au fond de son coeur troublé. Un rayon de soleil entrait dans la chambre. Seul, le coin où Madame Voilier était assise demeurait dans l'ombre. Sa tète magnifique, plus belle que jamais, se détachait sur le fond rouge grenat de la tenture. Sa physionomie avait pris une expression pensive; comme fatiguée d'avoir parlé, elle s'était appuyée au dossier très -bas du canapé, la tête collée contre le mur. Elle semblait absorbée dans ses réflexions. Une de ses mains tombait inerte à son côté, perdue dans les plis noirs de sa robe; l'autre, d'une excessive blancheur, s'allongeait sur la petite table. Maurice regarda cette main. C'était le seul point de différence qu'il pût trouver avec Mme Verdière. En effet, la main d'Anna était un peu grande, mais très-belle dans ses proportions, potelée; parfaite, mais bonne épouse ainsi dire. Quel observateur pourra nier que les mains ont une expression particulière? Celle qu'il voyait, au contraire, était plus petite, mais longue, étroite, aux doigts très effilés, presque éblouissante de blancheur, mais nerveuse, presque maigre, et habituellement dans une pose qui produisait une cambrure étrange. Il la prit et la regarda longtemps. Enfin il dit, et il s'aperçut que sa voix tremblait : « Vous avez bien raison de ne pouvoir aimer M. de Prillet. Mais... n'aimerez-vous jamais personne Annette ne répondit pas. « Vous semble-t-il tout à fait impossible de m'aimer... un peu?.. » Comme il prononçait ces derniers mots, il se sentit comme pris à la gorge et ne put continuer, «Mais vous, m'aimez-vous? dit-elle enfin.
    — Pourquoi me le demandez-vous ? Vous le savez parfaitement. Ecoutez. Il faut d'abord que vous me pardonniez, car j'ai douté de vous. Maintenant, après tout ce que vous avez bien voulu me dire, je comprends que vous êtes bonne et vraie, oh ! oui, tout aussi bonne que vous êtes belle. Il faut que je vous dise tout : ce moment peut-être ne reviendra plus, votre mère va rentrer, et puis vous dites que vous allez partir. Il est impossible que vous partiez. Je ne peux plus vivre comme auparavant, mon rêve ne me suffit plus. . . Vous ne comprenez pas ce que je vous dis, vous ne savez pas. Ecoutez-moi. Ne dites rien. Si vous ouvrez la bouche, je me tairai, car peut-être d'ici à cinq minutes, j'aurai perdu tout mon courage. Je sais que je ne mérite pas que vous m'aimiez, que vous êtes trop au-dessus de moi. Vous êtes trop belle, trop riche, trop bonne. Votre père me dira que je suis fou, qu'en Italie vous trouverez dix princes qui seront heureux de vous épouser ; vous me direz qu'il n'y a aucune raison pour que vous m'aimiez. Je ne suis ni beau, ni spirituel, ni amusant. Je ne fais rien; je n'ai aucune position, j'ai bien peu à vous offrir. Mais savez-vous une chose, Annette ? Personne ne vous aimera comme moi. Mieux peut-être, pas comme moi. Rien n'existera plus autour de moi, excepté vous, et vous, vous confondrez avec mon passé.
    —Vous devez avoir un secret dans votre passé.
    — Beaucoup d'hommes en ont plusieurs ; moi je n'en ai qu'un seul. Permettez-moi de vous le taire. Je ne sais même pas si je pourrai jamais vous le dire. Et si je vous assurais que vous et mon secret, c'est encore la même chose, vous ne me comprendriez pas et je vous aurais pourtant dit la vérité. Mais passons. Il faut que je sorte de l'état d'incertitude dans lequel je me trouve. Répondez-moi, dites-moi quelque chose. Puis-je espérer un peu? Je ferai tout ce que vous voudrez. J'attendrai s'il le faut. Si vous avez de l'antipathie pour moi, si vous aimez déjà quelqu'un, dites-le, vous ne me verrez plus ; si c'est autrement, réfléchissez, je vous en conjure, avant de me refuser. Le bonheur ne se trouve pas facilement; et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour vous rendre heureuse. » Tout en parlant, il lui avait pris la main et l'avait gardée entre les siennes. Elle, sérieuse, avait écouté, le regardant fixement et paraissant émue. Puis tout à coup la douce main blanche avait serré les deux mains qui la tenaient prisonnière. Maurice tressaillit et un éclair de joie lui passa dans les yeux. De l'autre main, elle lui ferma la bouche. « Non, taisez-vous. Je sais. Laissez-moi parler maintenant. Je vous répondrai franchement. Et d'abord, merci ! Vous êtes bon et vous me dites la vérité. Je sens que vous m'aimez... je m'en étais, du reste, aperçue depuis longtemps. Je vous suis reconnaissante du fond du coeur.
    — Annette, dites-le, dites que vous m'aimez, que vous acceptez...
    — Vous me jugez peut-être faussement. Je ne suis pas le moins du monde romanesque. Vos sentiments pour moi sont peut-être trop exaltésCette déclaration rejoint la critique fréquente de Gualdo à l'égard de la vision romanesque de l'amour. Cette critique de la passion décrite dans les romans cible en particulier le lectorat féminin.. Par tout ce que je vous ai raconté si franchement, vous aurez pu comprendre que je suis assez positive et très-ferme dans mes idées. En général, le mariage me fait peur. Je crois cependant que nous pourrons être heureux ensemble et que je finirai par accepter.

    VII.

    On attendit le retour de M. Voilier, et environ un mois après, le mariage était décidé ; mais les affaires et les arrangements de toute sorte demandèrent un temps si long, qu'il ne fut possible de publier les premiers bans qu'au commencement de l'été. Comme ce que nous avons raconté l'a suffisament laissé voir, Madame Voilier avait été élevée un peu à l'anglaise ; depuis sa première apparition dans le monde, — et déjà la date lui en apparaissait bien lointaine,—-on lui avait accordé une indépendance relative assez large, et elle avait su en profiter en enfant gâté qu'elle était. Ses parents eurent donc Tair de vouloir la laisser libre même dans la grande question du mariage ; une fois qu'elle eut accepté Maurice de son propre gré, ils semblèrent dire : Nous n'avons maintenant autre chose à faire qu'à donner notre consentement. Lorsque Maurice annonça son prochain mariage à Alfred, celui-ci répondit : « Tu sais parfaitement tout ce que je t'ai dit à ce sujet. Maintenant est-ce décidé ? Oui. Que veux-tu que je te dise alors? Rien. Je te fais, comme d'usage, mes compliments, et du fond du coeur je te souhaite toutes les félicités possibles. » Ils choisirent, ou plutôt Annette choisit le lac de Genève- pour y passer leur lune de miel, et j'y ai tant pensé à toi quand j'y ai été pour mon mariage avec M. de Prillet... ! » lui dit-elle en riant. Maurice fut enchanté de l'idée et ils partirent. Avez-vous quelquefois remarqué, en passant sur le lac, un peu après Côppet, un grand bouquet d'arbres à verdure sombre qui fait une tache presque noire sur le fond clair et verdoyant de la côte? Peut-être oui. Mais ce que vous n'avez certainement pas soupçonné, c'est que derrière ce massif d'arbres s'abrite une maison, toute blanche et petite, blottie et cachée, on dirait presque en embuscade derrière ce décor du premier plan. Et, vous qui ne voyiez rien, vous étiez cependant vus par les habitants de la petite villa, car les arbres, impénétrables à vos regards, leur permettaient de tout distinguer à travers le feuillage. C'est là que Maurice et Annette passèrent leur lune de miel. Il n'y avait place que pour eux deux, une femme de chambre et un domestique. La maison n'avait qu'un étage. Devant s'étendait une petite pelouse, tout émaillée de fleurs, puis les grands marronniers s'élevaient plus haut que la maison. A travers la sombre ramure on entrevoyait le vert clair de la côte, le bleu de l'eau et l'azur du ciel. Quelques échappées avaient été ménagées, par lesquelles de petits tableaux se montraient, encadrés de branches et de feuilles : un village avec son église et ses chalets, un morceau de lac animé par le steamer qui passait, une côte basse illuminée d'un vif rayon de soleil, couverte de bas festons de vigne. La première impression que Maurice ressentit, quoiqu'il fût aussi amoureux qu'il est possible de l'être, ce fut un grand apaisement. Il lui sembla presque que le repos des années précédentes avait été une fatigue, comparé à la paix dont il jouissait. Il passa les premiers jours comme dans un de ces rêves pendant lesquels on a conscience de rêver, et ce ne fut qu'après quelque temps qu'il commença à se rendre compte de son bonheur. La ressemblance extraordinaire d'Annette avec Madame Verdière lui paraissait augmenter d'heure en heure. C'était en tout la même femme. Il lui semblait par moments, non rêver, mais s'être réveillé d'un long sommeil, et avoir repris la vie de Mestières. La voix était tellement la même et elle l'appelait quelquefois du bout du jardin avec une intonation tellement identique qu'il en était presque effrayé. Annette, du reste, lui apparaissait sous un jour différent de ce qu'il avait cru d'abord. Elle était meilleure, plus douce, plus aimante. Elle avait oublié toutes ses théories de positivismeNOTE; elle n'était ni froide, comme quelques personnes l'accusaient d'être, ni pratique, comme elle s'en vantait. On aurait dit qu'elle était née pour la solitude à deux dans laquelle ils vivaient. Ils ne voyaient absolument personne et ne s'en apercevaient pas. Ils faisaient de longues promenades solitaires par des sentiers pleins de verdure, et s'enfonçaient résolument dans l'herbe haute et mouillée des chemins perdus, parlant tous les deux à la fois comme deux écoliers, ou bien se taisant longuement; elle, le regard fixé à l'horizon bordé de grands nuages blancs et floconneux, lui, observant ce profil si nouveau et si connu, ou regardant par terre le gazon que les petits pieds d'Annette foulaient résolument. Elle s'était prise tout à coup, du premier jour,à l'aimer avec passion. Il en était ravi et étonné. La jugeant froide, et se croyant seulement accepté il s'était imaginé devoir se l'attirer peu à peu et il s'était flatté de parvenir, à force de soins et d'amour, à se faire aimer. Au lieu de cela, il se trouvait immédiatement dépassé ; car, à sa manière, elle l'adorait. Ce n'était pas l'amour dont le souvenir le hantait sans cesse, le seul qu'il eût connu. Un spectateur aurait peut-être trouvé que c'était une passion plus violente et moins profonde; mais Maurice était un rêveur, et n'analysait pas ; et, du reste, comment s'imaginer qu'il pût décomposer ses sentiments à l'instant même où les sensations étaient les plus fortes? Est-il toujours possible dans les premiers jours de possession de démêler quelle est la part de l'âme?... Il n'y pouvait même pas songer; se trouvant, sans transition, plongé en pleine vie, il se laissait vivre. Il se sentait enveloppé d'une paix profonde, et si doucement enivré, que l'ivresse même était un repos. Il se trouvait en pleine passion, comme sur un océan sans bornes, mais c'était un océan paisible, et toute la nature ne semblait avoir d'autre mission que de le bercer sur ces larges flots languissants. Il éprouva ce que tous les rêveurs éprouvent dans la solitude heureuse; il se sentit peu à peu assimilé aux choses environnantes; il lui sembla comprendre lumineusement que la nature, même inanimée, n'est qu'une âme immense formée de millions d'âmes; il crut s'apercevoir que tout sent et que tout parle; le chant des oiseaux devint une musique et le bruissement des feuilles un langage; il voyait le lac palpiter et naître les fleurs; il comprenait le sens des parfums et sentait des voix flottantes dans l'air; il devenait presque poëte, sans s'en apercevoir, intérieurement. Il existe peu d'endroits, du reste, où ces idées puissent s'emparer même de l'être le plus prosaïque autant que là. Le bleu intense du lac, avec ses reflets changeants, la vaporeuse transparence de l'air, l'aspect doucement riant ou doucement mélancolique que prennent les choses selon les brusques gradations de lumière, la sérénité éparse sur tout, le silence interrompu par mille bruits charmants, l'animation paisible du paysage, la majesté des hautes montagnes, les pics de neige se perdant dans les grands nuages blanchâtres, les formes moelleuses des collines descendant vers l'eau, et qui contrastent avec l'âpreté du contour des Alpes lointaines, toutes ces beautés vous entrent dans l'âme, de gré ou de force, et vous ne pouvez vous empêcher d'admirer et de penser. Annette aussi devenait subitement rêveuse, lorsque accoudée à la balustrade de la petite terrasse contiguë à leur chambre, à l'heure du crépuscule, elle regardait fixement les derniers rayons du soleil couchant, qui empourpraient les rideaux des marronniers, et les rendaient plus transparents, laissant voir, au delà, le lac et les côtes et les montagnes peu à peu envahies par les ombres du soir. L'eau devenait couleur d'acier, les villages opposés paraissaient plus blancs sur les penchants des collines devenues presque noirs, et quelques pâles étoiles commençaient à se montrer. Mais elle préférait son intérieur, qu'elle s'était arrangé le plus coquettement possible. On avait tout simplement fait venir de Paris quantité de perse à grands ramagesTenture perse à grands ramages, et on avait tout couvert, murs et plafonds, cachant ainsi les horribles ornements dont le goût helvétique du propriétaire les avait enjolivésLa préférence d'Anette pour la décoration d'intérieur orientaliste n'est pas surprenante, au regard du goût parisien au XIXe siècle.. Puis, dans le petit salon du rez-de-chaussée, on avait accroché quelques bonnes gravures, mis quelques vases du JaponLe choix de cet élement décoratif entre en résonnance avec le gout du Japonisme, terme désignant l'engouement dans la seconde moitié du XIXe siècle pour tout ce qui vient du Japon ou en imite le style. dans les angles, rempli de fleurs et de plantes tous les recoins possibles, fait apporter un piano, couvert toutes les tables de tapis, tout encombré de livres, de portraits et de brimborionsPetits objets de peu de valeurs, et l'intérieur avait acquis une nouvelle physionomie toute particulière. Annette avait acheté à Genève ou apporté de Paris une foule de petits cadres dorés, bronzés, en cuir, en velours, et tous ses parents, toutes ses amies et connaissances avaient été encadrés selon leur caractère spécial, et animaient de leur muette présence la solitude de la petite pièce. Après ce petit salon, on trouvait un boudoir qui faisait l'angle de la maison; là était le petit bureau où Annette écrivait ses lettres, ce qui prenait un certain temps. De l'autre côté, et seulement séparée par un vestibule de l'escalier conduisant aux chambres à coucher, se trouvait la salle à manger, où ils dînaient tête à tête, renvoyant le domestique aussitôt que possible. Annette, simplement vêtue le matin de petits costumes montagnards, faisait de très-grandes toilettes pour l'heure du dîner, et Maurice ne pouvait certes douter que tous ces frais ne fussent pour lui seul. C'était tantôt de longues robes traînantes en velours noir ou rouge sombre, à corsage carré encadré de vieilles dentelles; tantôt de petits costumes extraordinaires réunissant les grâces de toutes les époques, petites jupes courtes à grands relevages de couleurs très-savamment assorties, souliers à talons rouges, mules, bottines de toutes espèces, coiffures impossibles et charmantes. Elle savait se changer d'une manière incroyable: aujourd'hui elle était gaie, pimpante; demain, à l'aide d'un peigne dans les cheveux, d'un bracelet et d'une garniture, elle devenait sérieuse, sévère, presque dramatique. Et à travers tous ces changements, l'étonnante ressemblance persistait le plus possible. Il lui arrivait quelquefois réellement de confondre dans sa mémoire Annette et Mme Verdière. Un jour ils firent une course à Chillon. On devait revenir pour dîner, mais on manqua le bateau, ce qui enchanta notre héroïne. Elle fut ravie de dîner à l'hôtel, à Vevey. Elle composa un menu qui n'avait pas le sens commun et que Maurice trouva exquis. Comme ils attendaient qu'on servît, Annette se promenait tête nue et sans parasol sur la terrasse où le soleil dardait en plein ses rayons. Maurice étudiait les heures de départ des bateaux dans la salle; un quart d'heure s'écoula., après quoi il vint la rejoindre. « Etes-vous folle de vous promener ainsi en plein soleil Vous savez bien que vous aurez votre migraine ce soir...
    — Quelle migraine? Je n'en ai jamais eu de ma vie. Et pourquoi me dis-tu vous ? Maurice rougit et retourna dans la salle. Plusieurs fois elle le cajola pour avoir une explication, il ne voulut jamais la lui donner. Le lendemain Annette fut très-longtemps à s'habiller et descendit dîner en complet costume Louis XV, rose et vert pâle, poudrée à blanc et une mouche assassine au coin de l'oeil. Maurice ne la reconnut presque pas et en ressentit une impression un peu pénible. « Tu ne trouves pas mon costume joli? — Très-joli même, et il te sied à ravir, Mais il resta longtemps silencieux ce soir-là et un peu maussade. Le jour suivant elle descendit toute simple, en robe noire et collerette blanche, les cheveux arrangés comme le jour de leur entrevue décisive à Paris, c'est-à-dire, si on se le rappelle, tout à fait comme Mme Verdière. Maurice en fut enthousiasmé, touché, attendri. « Veux-tu, mon bienaimé, que je m'habille toujours ainsi? Maurice répondit, comme ayant peur d'être indiscret : « Non, pas toujours... quelquefois. » Elle obéit et s'habilla souvent de la même manière. Annette ne paraissait pas, comme Maurice le craignait un peu d'abord, avoir grand désir de société et d'amusements. Elle répétait souvent que cette solitude lui plaisait beaucoup, et qu'il n'y aurait que plus de charme à voir un peu de monde après. Ils étaient venus sans savoir si l'endroit leur conviendrait ; ayant maintenant décidé de prolonger leur séjour, Annette écrivit à son père de lui envoyer de Paris plusieurs choses qui lui étaient nécessaires, entre autres un cuisinier. La saison chaude était finie. Déjà s'étalaient partout les teintes dorées, les intraduisibles nuances de l'automne. Il avait plu pendant quelques jours; puis le ciel était redevenu d'une sérénité inaltérable en apparence. Les jours s'écoulaient tranquillement, sans secousse. M. et Mme Voilier leur avaient promis une visite vers cette époque. Ils vinrent en effet. Ce fut une joyeuse journée. Annette était très contente de revoir ses parents. Le soleil brillait; Maurice se croyait un peu plus amoureux de sa femme que de coutume. Il commençait même à s'apercevoir que sa belle-mère, bien qu'habillée en moire gris-perle, lui devenait plus sympathique; M. Voilier était un excellent homme, et même Madame Julie, sous l'influence du changement d'horizon, paraissait devenir moins sèche et moins pointue. Il était en voie d'optimisme et aurait voulu une assemblée de sages qui votât le bien-être universel, et forçât tout le monde à être heureux. On fit une longue promenade, et on se perdit, au désespoir comique de Madame Julie. On alla en bateau et Annette se mit à ramer comme si elle n'avait jamais fait autre chose toute sa vie. Le dîner fut très-gai et se prolongea fort avant dans la soirée. Annette demanda à sa mère des nouvelles de toutes ses amies; celle-ci la mit bientôt au fait des derniers cancans de leur monde, et lui annonça rapidement les mariages, les naissances et les décès, comme si elle avait appris par coeur la troisième page d'un journal. M. Voilier s'égaya un peu et raconta des anecdotes; Madame Julie s'oublia jusqu'à boire deux doigts de vin de Champagne. Maurice se leva le lendemain de très-bonne heure et descendit seul au jardin. Une brume légère s'étendait sur le lac. Les premiers rayons du soleil doraient déjà les montagnes du fond; les pics neigeux étaient irisés d'une douce lumière rose. Il fut étonné de se voir devancé par M. Voilier qui était déjà assis sur une chaise rustique, fumant son cigare, et paraissant admirer le paysage. Ils échangèrent quelques mots et une bonne poignée de main ; puis Maurice s'assit aussi, alluma une cigarette, et s'enfonça dans la rêverie. C'était une rêverie différente de celles qui s'emparaient de lui autrefois; il songeait maintenant à son bonheur ressuscité. Il pensait à celle qu'il avait à peine quittée, doucement endormie. Ses yeux se tournaient vers l'orient, et il sentait quelque chose d'indiciblement joyeux qui surgissait dans son âme, en même temps que l'astre magnifique se levait à l'horizon. Le brouillard se dissipait peu à peu sous les rayons puissants, quelques petits nuages semblaient s'enfuir. Bientôt une chaude clarté enveloppa tout ce qu'on voyait, comme un voile de lumière. L'air était frais, un souffle plein de vie se jouait dans les buissons, remuait les cimes des arbres. Quelques uns étaient déjà dépouillés, d'autres perdaient leur chevelure ; les feuilles jaunies craquaient sous le pas lourd des paysannes qui passaient en chantant, mais ce paysage d'automne ne paraissait point triste à Maurice, car les rayons qui doraient les tapis de feuilles mortes et coloraient ses côtes encore vertes, pénétraient jusqu'à son coeur, et une voix secrète au dedans de lui chantait à l'unisson avec le dernier oiseau bavard. Tout à coup, M. Voilier ôta son cigare de sa bouche, et dit en scandant les syllabes comme s'il récitait un vers d'Horace : « Mon gendre, combien dépensez-vous ici ? « Maurice n'y avait pas songé une minute depuis son mariage, et la question le prit un peu au dépourvu. Il fut comme frappé tout à coup par l'idée qu'il valait mieux ne pas le savoir, car il sentit instinctivement que cette vie toute simple et pastorale devait coûter un prix fou. En effet, M. Voilier entra dans quelques détails qui l'effrayèrent. Annette avait apporté deux cent mille livres de dot, dont on ne devait payer que les intérêts. Ceux-ci, joints à la modeste fortune de Maurice, dont nous avons déjà parlé une fois, faisaient au nouveau ménage une rente de vingt-cinq à trente mille francs. M. Voilier avait trouvé que c'était bien peu de chose, et, en réalité, il avait fallu toute l'éloquence de sa femme et les cajoleries de sa fille pour qu'il finît par donner son consentement. Il le donna toutefois de bon coeur, une fois décidé, car, on le sait, il aimait sa fille, et avait beaucoup de sympathie pour Maurice. On aurait cependant pu mettre quelque malice à observer tout simplement que le mariage rompu avec le comte de Prillet avait fait beaucoup plus d'éclat que Maurice ne pouvait le savoir ; peut être Mme Voilier avait bien raison de croire que sa fille ne pourrait plus se marier en France; les mariages à l'étranger étant peu surs et problématiques, les choses à Ouchy ayant été poussées plus loin qu'on ne croyait, toutes ces raisons réunies étaient les seules qui avaient décidé M. et Mme Voilier, avec leurs idées, à donner leur fille à M. d'Affrey, qui, certainement, eût toujours été éconduit sans les circonstances précédentes. On avait commencé par rassurer Maurice. M. Voilier avait déclaré qu'en faveur de la distinction et du nom de son futur gendre, il n'hésitait pas à sacrifier ses propres rêves d'ambition au bonheur de sa fille. Mme Voilier s'était écriée : « Aimez-la bien, mon fils, comme elle vous aime, c'est tout ce que je demande»; et Annette avait assuré son fiancé que ses goûts étaient des plus simples et que pour la vie qu'elle projetait ils étaient bien assez riches. Annette, en effet, ne voulait pas de superflu; elle se contentait du nécessaire, ce mot étant pris par elle dans un sens assez large. — Elle se résignerait facilement à ne pas avoir de voiture, pourvu qu'on lui accordât une remise au mois pendant le temps qu'ils passeraient à Paris. Un domestique, une femme de chambre et un cuisinier lui suffiraient. Elle aimait assez voyager un peu et descendait toujours aux grands hôtels, mais voulait y vivre modestement. Elle n'aimait l'éclat en aucune façon, ne désirait que le confortable. — Sa toilette était recherchée, élégante, artistique, et elle ne faisait aucune distinction entre le velours et la percaleTissu de coton ras, très fin et très serré; mais elle n'aimait que médiocrement le grand monde, et les robes de bal ne viendraient certainement pas grossir ses dépenses particulières. Les bijoux de prix ne la tentaient pas du tout, et si elle ne craignait de contrarier sa mère, elle vendrait ses diamants, qui étaient assez beaux, pour acheter de vieux bahutsGrand coffre de bois garni de cuir et de ferreures, à couvercle bombé, souvent utilisé au Moyen Âge pour les transports et des petits services en vieux saxe; elle n'aimait que les orfèvreries romaines, si simples et si pures, les bracelets orientaux en or sans alliage, et de temps en temps la surprise qu'elle se faisait à elle-même d'un médaillon anglais ou d'un bibelot de Leuchars. Elle avait donc bien raison de dire que ses goûts n'étaient pas dispendieux. Il résulta cependant de la conversation assez longue qui se passa entre Maurice et son beaupère avant l'heure du déjeuner, que la lune de miel leur revenait horriblement cher, beaucoup plus cher qu'on aurait pu le croire. C'est étonnant, disait Maurice, car au fond, qu'avons-nous fait pour tant dépenser? Rien, absolument rien. Nous payons un prix très modeste pour la maison; la femme de chambre d'Annette, qui est une fille sure, règle toutes les dépenses ; nous n'avons fait que très-rarement des courses sur le lac ; les emplettes à Genève ont toujours été nombreuses, mais insignifiantes; je ne vois d'autre dépense un peu inutile que le tapissier qui est venu pour arranger la maison; positivement. Le lendemain M. et Madame Voilier repartirent; la solitude parut plus charmante encore à Maurice après cette visite, et certes il ne pensa presque plus à ces sortes de choses. Tout à coup, Annette s'ennuya. Elle devint maussade et déclara qu'elle voulait s'en aller. Maurice fut un peu surpris de ce changement rapide, mais naturellement il se rangea à son avis. Ils décidèrent de partir pour l'Italie, et de ne retourner à Paris qu'à la fin de l'hiver.

    VIII.

    Après la joie paisible de la solitude, ils connurent le plaisir du mouvement; et le bonheur dont ils avaient goûté le charme ineffable, entourés par la poésie de la nature, leur sembla plus vif et comme renouvelé au milieu de la foule. Les changements de scènes continuels coloraient d'une façon nouvelle et inattendue la douce uniformité de leur amour ; dans les petites aventures de la route et au milieu du fracas des villes, ils sentirent leur profond bien-être sous d'autres formes. Maurice n'aimait pas les voyages, mais cette fois il commençait à se réconcilier avec eux. C'était en riant qu'il en supportait les légers ennuis, et il prenait intérêt aux choses les plus insignifiantes. Tous les nombreux petits services qu'Annette réclamait, il les rendait avec une sorte d'entrain; et il savait, par instinct, prévenir tous ses désirs : en wagon il la couvrait, arrangeait les petits rideaux et les vitres, lui plaçait les coussins de la manière la plus favorable au sommeil, descendait aux buffets et en rapportait des provisions qu'on n'aurait pas cru possible d'y trouver; arrivait, par des combinaisons machiavéliques, à se faire donner des coupés qui étaient déjà retenus, évitait une foule de dérangements incommodes par des corruptions savantes, et causait pendant des heures sur n'importe quoi, comme un écolier en vacances, puis se taisait pour la regarder, et devenait alors éloquent. Quelquefois ils arrivaient à un hôtel fort tard dans la nuit. Dans la grande salle vide, on dressait une petite table sous un lustre allumé à la hâte, et, à peine assis, tandis qu'on leur servait à souper, ils sentaient la fatigue, le harassement de la route se dissiper en quelques minutes. Ils contemplaient longtemps silencieux les paysages quelquefois monotones, puis changeants de la manière la plus inattendue, tandis qu'entraînés à toute vapeur, ils éprouvaient cette étrange sensation de l'extrême vitesse qui nous paraît presque l'immobilité. Les arbres fuyaient; la ligne de l'horizon semblait incessamment s'allonger; on voyait les choses courir, les plaines arides et verdoyantes se succéder, bordées de fossés, entourées de haies fleuries ; puis tout à coup, dans le lointain, les ondulations des montagnes surgissaient ; en sortant d'un tunnel on se trouvait dans une gorge formée de rochers presque à pic ; puis apparaissait un terrain boisé et plein d'accidents, ou bien on côtoyait un lac. Des paysans interrompaient leur travail et regardaient le train passer, des chevaux en liberté secouaient leur crinière et hennissaient, des boeufs jetaient à peine un long regard indifférent. Sans aucun plan fixe, ils s'arrêtaient où le caprice le leur conseillait et repartaient de même. Ils parcoururent ainsi l'Italie. Le guide qu'ils avaient choisi était bien le meilleur: le hasard. Certes ils oublièrent beaucoup de choses importantes à voir; en revanche ils ne s'ennuyèrent pas et ne furent point obligés de se presser. Par ses longues causeries avec Alfred, Maurice avait acquis le sentiment de l'art, et, dans les galeries, s'oubliait devant deux ou trois tableaux et ne regardait plus rien, tandis qu'Annette, qui voulait tout voir, faisait consciencieusement le tour des salles, puis le retrouvait à sa place quand l'heure de partir était venue. Ce fut à Rome qu'ils tirent le plus long séjour. Ils s'en allaient souvent en voiture par la campagne, errant sans but, trouvant trop de choses à se dire au milieu de cette nature si magnifiquement simple ou se taisant au retour, devant le soleil couchant. Ils ne cherchèrent ni à étudier les monuments de tant d'histoires, ni à déchiffrer les traces du passé, ni à réveiller des échos, ni à comprendre; mais ils se laissèrent pénétrer par la poésie flottante qui sort des êtres inanimés, et quoique occupés de leur amour seulement, ils admiraient, d'instinct, la sublime beauté du cadre que la nature lui donnait. Maurice était ravi et stupéfait de son bonheur qui changeait sans diminuer. Pour lui, Annette était tout; elle résumait sa vie passée et présente, et il jouissait de la variété de l'existence vagabonde, sans sentir aucune nostalgie. Sur toute la terre, étant avec elle, il n'aurait pu trouver un endroit d'exil. A la lueur du gaz, le soir, ils aimaient à flâner par des rues qu'ils ne connaissaient pas, regardant les magasins, étudiant les physionomies des passants dont quelques-uns les observaient avec un regard d'envie. Dans la foule, bien des fois, on s'arrêtait naïvement pour admirer Annette, et elle ne pouvait se défendre d'être très-sensible à cet hommage silencieux des inconnus. Au théâtre aussi, il y avait sans cesse des lorgnons braqués sur elle, et il arriva à Maurice de descendre au parterre pour voir sa femme de loin. On leur avait donné des lettres de recommandation ; ils ne s'en servirent presque pas. Des endroits, des rues des paysages, des intérieurs où il n'avait jamais été, Maurice les reconnaissait presque; car la ressemblance d'Annette avec Madame Verdière jetait sur toute chose comme un reflet du passé, et la répétition des mêmes regards, des mêmes sourires, des expressions pareilles, de la voix semblable, se peignait sur le milieu environnant, et lui donnait ce quelque chose d'inexplicablement déjà vu qui souvent nous trouble, et nous fait soupçonner quelquefois, lorsque nous sommes poursuivis par des souvenirs dont nous ne pouvons deviner aucune lointaine raison, que dans les profondeurs de notre âme puissent se mouvoir de vagues vestiges d'existences antérieures. Par moments, il craignait d'être trop heureux; il sentait quelquefois, dans les plus vifs instants de son bonheur, un trop plein qui l'effrayait; sa propre passion l'épouvantait; lui et Annette s'aimaient d'une façon qu'il n'aurait pas crue possible. Il lui arriva même de sentir, tout au fond de sa conscience, dans les plus secrets replis de son âme, en dépit de son coeur charmé, des mouvements étranges, inconnus, et qui pouvaient être la piqûre d'un remords. Mais étant presque toujours avec elle, n'ayant plus de ces longues heures solitaires qui bercent et font grandir les naissantes tristesses, il ne pouvait sentir que rarement des bouffées de mélancolie passagère. L'oubli arrivait vite; il pensait peu; toutes ces rêveries se traduisaient en amour. Ils arrivaient à ne pas se soucier de parties arrangées à l'avance et qui leur avaient paru bien intéressantes. Souvent une voiture les attendait longuement à la porte de l'hôtel, puis était décommandée. Avec elle, il ne pouvait certes pas trop réfléchir ; le reste du temps les mille choses nouvelles qui se présentaient à ses regards venaient le distraire. Il était très heureux, trop peut-être, comme nous l'avons dit. De retour à Paris, ils trouvèrent un petit appartement très-coquet, rue Laitbout, que Mme Voilier avait préparé pour sa fille. Une fois installés, leur vie, naturellement, prit une nouvelle direction. Maurice, sans effort apparent, se plia aux volontés de sa femme, mais bientôt, et peut-être sans bien se le confesser à soi-même, il souffrit de ses habitudes changées. D'un côté, il fut forcé de s'avouer qu'il était impossible de continuer à Paris la vie à deux de leur petite villa du lac de Genève, et il n'y avait plus de choses à voir ensemble, bras dessus bras dessous, comme en Italie. Il fallut aller un peu dans le monde, bien qu'Annette déclarât que cela ne l'amusait pas trop. Les lundis, chez Mme Voilier, recommencèrent plus brillants que jamais, et Maurice dut y reprendre son ancienne place dans l'embrasure d'une fenêtre. Là, cependant, il passait parfois des heures délicieuses, en regardant, mais avec des sentiments bien différents, Annette qui faisait les honneurs de la maison. Puis une foule de personnes voulurent être présentées à Mme d'Affrey, et elle se vit forcée d'avoir un jour de réception. Il arrivait que juste les jours où Maurice aurait voulu passer la soirée at homeà la maison, en anglais bien tranquillement, il fallait s'habiller et aller dîner en ville. Il regrettait alors bien vivement la petite maison, près de Coppet, et les grands marronniers, et les dîners en tête-à-tête, et le coin du feu paisible, et les calmes douceurs. Mais son amour le dédommageait de tout. La violence de son bonheur lui faisait oublier bien des choses, l'empêchait de sentir ce que ce bonheur pouvait avoir d'incomplet. Tout ce qui lui déplaisait ne pouvait le chagriner longuement. La question d'argent, assez importante, sans doute, ne le troublait plus qu'à de rares intervalles. Toutefois on dépensait trop et il n'y avait pas moyen de s'arrêter. Le voyage en Italie, par exemple, avait coûté une somme énorme. Mme Voilier disait que son mari était fou, s'il se rangeait du côté de Maurice; quant à Annette, elle lui riait au nez tout doucement. La vie du monde, avec ses nombreuses exigences qui se faisaient chaque jour plus pressantes, et dans laquelle Annette était insensiblement entraînée, toujours plus avant, eut cette conséquence pour lui de lui faire reprendre un peu sa solitude, et alors ses mélancolies lui revinrent. Alfred s'en aperçut bien vite. Le départ de son ami l'avait rendu maussade, et surtout la nouvelle de son prolongement d'absence. Dans les premiers temps il avait reçu des lettres très-souvent, courtes et tracées à la hâte, mais d'où le sentiment du bonheur débordait. Puis elles étaient devenues plus rares ; d'Italie, Maurice n'avait écrit que trois fois. Enfin, par une pluvieuse et froide journée de mars, tandis que le peintre, seul dans son atelier, rallumait son feu, accroupi près de l'âtre, sa palette posée à côté de lui par terre, la porte s'était ouverte subitement et Maurice était entré. Avec une exclamation joyeuse les deux amis s'étaient serré les mains. Pendant un quart d'heure, ils avaient causé de tout, à tort et à travers, sans suite, s'interrompant et répondant à une question par une autre, puis Alfred s'était remis au travail en s'écriant : « Allons, procédons par ordre. Je puis finir mon ciel tout en t'écoutant. Raconte. Et Maurice avait raconté son séjour à Coppet, et sa course en Italie, et toutes ses impressions nouvelles, et avait laissé deviner son bonheur. Le peintre avait été très-content du retour de son ami ; mais il n'alla que deux fois le voir chez lui et s'arrangea de manière à ne pas être présenté à Mme d'Affrey, ce qui, vu l'originalité et la sauvagerie capricieuse de l'artiste, ne parut pas extraordinaire. Maurice le connaissait, n'osa insister, et, de son côté, continua à aller le voir, moins souvent qu'autrefois, mais y restant toujours de longues heures. Après quelque temps, le peintre s'aperçut que l'humeur de son ami devenait toujours plus variable; il était triste quelquefois et il semblait alors que son spleen fut dénué de toute affectation, il souffrait visiblement ; puis, un autre jour il avait l'air heureux et sincèrement gai, à faire oublier comme lui-même ses idées sombres. Alfred l'étudiait. Un jour Maurice lui dit tout à coup, après un silence : « N'est-ce pas, mon cher, que tu mènes une vie calme, mais très-heureuse ?
    — Mais oui. Je travaille, je n'ai que cela à faire.
    — Je crois que tu es dans le vrai.
    —Je le crois aussi, mais tu as tort de m'envier. C'est toi que beaucoup de personnes envient, en laissant entrevoir que tu as eu trop de chance pour tes mérites. « Quel heureux coquin que ce d'Affrey ! A-t-on jamais vu chose pareille ? Il est maussade, misanthrope, presque sans fortune, et voilà qu'il met la main sur une femme belle, riche, douce, élégante. »
    — Ils ont raison. Annette est aussi bonne qu'elle est belle, et m'aime comme je n'aurais jamais espéré qu'elle pu m'aimer. Moi, qui croyais n'avoir plus d'amour, je l'aime... trop.
    — Comment, tu l'aimes trop ?
    — Ceci se rattache à des idées tellement délicates, que je n'ose presque les dire. Mais dans mes heures de tristesse, ces idées me troublent, me hantent comme des fantômes, et j'espère, en te les confiant, les forcer à s'évanouir.
    — Tes heures de tristesse ?
    — Oui, mon ami, au milieu de mon bonheur, qui est un vrai bonheur, je te le jure, j'ai parfois des tristesses profondes, inconnues, et que je ne soupçonnais pas quand je vivais dans la solitude. Ne te replonge pas dans tes anciennes théories; tu n'as pas la moindre occasion de faire ni de la philosophie ni du cynismeL'attribution par Maurice D'Affrey d'une compétence philosophique à l'artiste bohème Alfred Talvet renvoie aux passages précédents du roman.; j'adore Annette et je ne pourrais la désirer meilleure; ma mélancolie vient de moi seul.
    — Les anciens souvenirs alors ?
    — A peu près. Tu le sais, à ma manière, j'ai toujours été un rêveur. Certaines choses me touchent, qui pour d'autres n'auraient pas de signification; je suis indifférent à tout le reste. Tu sais, toi qui connais mon passé, que je porte au coeur une passion indestructible. Du jour où j'ai compris que je n'oublierais jamais celle que j'ai perdue, je crus que je ne vivrais plus que par sa mémoire. Un hasard extraordinaire, la fabuleuse ressemblance d'Annette, a disposé de moi autrement. J'ai pu aimer encore, étant fidèle au passé. Au fond, c'était toujours la même femme que j'aimais, toujours elle. Tu sais qu'on ne peut avoir dans la vie qu'un seul amour vrai. Dans les premières semaines de mon séjour en Suisse, j'ai vécu comme en un songe. J'aimais en me souvenant, et la ressemblance me donnait des hallucinations. Mais peu à peu le nouveau visage se superposait à l'ancien, dont les contours se perdaient; je sortis du rêve; dans mon bonheur trop violent et que je ne peux décrire, je devins amoureux de ma femme d'une manière qui m'effraya. Je sentis comme un nouvel individu qui surgissait en moi ; cette passion s'emparait de ma vie entière et de tout mon être.
    — Tout cela me paraît assez naturel.
    — Oui, mais lorsque je commençais à analyser mes sensations de telle sorte, un regret maladif s'amoncela petit à petit au fond de mon coeur. Du reste, je renonce à t'expliquer ce que je sens; c'est indicible et presque incompréhensible. J'ai peur de la solitude ; cela t'étonne, n'est-ce pas ? Tant que je suis avec Annette, je suis heureux, j'oublie tout, je confonds même, il me semble que le passé est revenu, ou bien que j'aime pour la première fois; mais si je reste seul, les souvenirs reviennent, j'ai d'étranges pensées, un repentir morbide s'empare de moi...
    — As-tu conté l'histoire de ton passé à ta femme ?
    — Elle doit en soupçonner quelque chose, mais je ne lui en ai pas dit un seul mot. • Maurice n'avait jamais su s'y résoudre. Au commencement il était décidé aie faire; il n'avait pas pu. Une voix intérieure lui disait que cela serait mal. Sa confiance en elle allait jusqu'à ce point-là, exclusivement. Annette, de son côté, était remplie d'une curiosité invincible de pénétrer le secret de son mari; car il y avait dans son amour un désir de domination, et elle ne voulait pas lui permettre d'avoir quelque chose de caché. Malgré tous ses efforts elle n'avait jamais pu rien lui arracher; cajoleries, menaces, air boudeur, gaieté, mélancolie, rien n'avait servi. Un soir, à Florence, ils étaient restés longtemps sur leur balcon, muets devant le spectacle sans pareil de la ville gracieuse, des collines avec leurs églises et leurs villas, de l'Arno coulant sous les ponts historiques, des tours et des clochers majestueux, tout cela baigné dans la lumière violette du couchant, tandis que du côté des Caséines, fourmillantes de monde, on voyait les ondulations vagues de la longue côte boisée se perdant à l'horizon, embrasée des mille couleurs d'un incendie céleste. En rentrant dans la chambre, presque sombre, ils s'étaient regardés comme pour la première fois, et Maurice était tombé à ses pieds, tandis que, rêveuse, elle s'était assise dans le coin le plus obscur. La nuit était tout à fait descendue ; le timbre grave de la vieille horloge avait frappé onze coups, qu'ils étaient encore à la même place. Alors, se penchant sur lui, ses cheveux dénoués lui caressant le visage, lui entourant le cou de ses bras enlacés, elle avait dit doucement : « N'as -tu jamais aimé personne comme moi ? Il allait peut-être lui dire tout, lorsqu'il sentit au dedans de lui-même, et plus fort que jamais, quelque chose qui se révoltait, et il se tut. Elle répéta la question, et alors il répondit un peu froidement : « Pourquoi le demandes-tu? Tu sais bien que non. Et sentant que le charme était rompu, il sonna pour avoir de la lumière. Depuis ce soir-là il avait résolu de se taire, toujours obéissant à un avertissement secret. Déjà Annette avait épié, fureté partout; en vain; ne pouvant le savoir de sa bouche, elle y renonça, pour le moment. Tout cela donnera une idée de l'état d'esprit dans lequel Maurice se trouvait, une fois installé à Paris, dans sa nouvelle vie. Alfred, qui ne voulait aucunement se mêler à la vie de son ami, tâchait de la deviner, et avait une bonne influence. C'était surtout dans ces journées un peu mauvaises que Maurice allait le voir; s'il arrivait le sourire aux lèvres, il s'en allait vite. Un soir, à un grand bal chez le duc de B..., Maurice passa au moins trois heures assis dans un coin, en proie à un malaise étrange qui mêlait à ses mélancolies habituelles un sentiment encore presque ignoré. Pendant ce temps, Mme d'Affrey, en robe de satin blanc couverte de dentelles, jouissait d'un succès inattendu. Elle causait très bien avec tout le monde, n'avait aucunement l'air d'être coquette ou vaine, se promenait au milieu de la foule au bras d'un cavalier quelconque, avec une aisance incomparable, dansait tranquillement, sans passion, douée d'une grâce toute naturelle. On s'empressait à sa rencontre. Les jeunes gens qui lui donnaient le bras étaient heureux de lui glisser à l'oreille quelques mots sur la beauté de la fête, ou quelque compliment insignifiant, sentant que les groupes voisins avaient les yeux sur eux. Maurice n'avait jamais été jaloux de sa vie; il le devint tout à coup, d'une manière absurde, sans la moindre raison réelle. Il se sentait humilié de sa jalousie, mais il en souffrait. Tout lui devenait intolérable; la lumière, les femmes, le bruit, le murmure de la salle, les parfums, l'excédaient. Toutes sortes d'idées désagréables lui passaient par la tête. Le passé, si simple et si beau dans son lointain de rêve, lui revenait obstinément à la mémoire et son coeur s'emplissait de regrets, de repentir. Là était le vrai bonheur, et les douleurs de cette première, de cette unique passion, avaient toujours été des douleurs saines. Il n'avait jamais ressenti alors ni jalousie d'aucune sorte, ni doutes injustes, ni sentiments maladifs et inexplicables. Jamais aucun trouble, jamais le moindre ennui. Il n'y avait alors aucune différence de goûts entre lui et celle qu'il aimait , aucune obligation sociale, aucun divertissement insupportable, auquel on ne pouvait se soustraire, aucune corvée du genre de celle qu'il subissait en ce moment. Il aimait et il était encore plus aimé. Sa vie était pleine de sécurité. On ne lui sacrifiait rien, car on ne désirait rien en dehors de lui : il ne désirait rien qui ne fut elle. Ses idées tournaient à l'exagération ; il s'exaltait lui-même à force dépenser. Il regardait, l'oeil fixe et sans presque les voir, les brillants objets qui l'environnaient, les couples qui passaient, les lustres, les tentures, les robes, les bijoux; et les formes et les couleurs se confondaient à ses yeux, pendant que son cerveau travaillait; il entrevoyait sa femme, tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre, et il s'en tourmentait tout bêtement. Puis il s'imagina être lui-même l'objet des regards de tous. 11 se sentit observé, épié; il lui sembla qu'on tâchait de deviner ses pensées; il se persuada que ses sottes idées de jalousie se lisaient sur sa figure, il crut que le ridicule le gagnait. Certainement ces deux jeunes gens qui causaient à trois pas de lui se disaient : « C'est le mari. » Pour la première fois, il comprit le sens mondain et inexplicable qu'on attache à ce mot. S'il avait épousé Mme Verdière, il n'aurait jamais été le « mari » dans ce sens-là. Il se leva, sentant une impossibilité de garder sa place. Il se fraya un chemin parmi la foule, et il lui paraissait presque qu'on se retournait pour le regarder. La chaleur l'étoufFait; il ne pouvait plus y tenir. Il passa dans le salon de jeu, où l'air était plus frais, et observa machinalement les joueurs. Enfin il se trouva en voiture avec Annette, qui s'était moins ennuyée qu'elle ne craignait, mais qui était tres-fatiguée et dormait les yeux ouverts. Ils n'échangèrent pas dix mots. Maurice ne parvenait pas à cacher sa mauvaise humeur. Pour la première fois, il lui répondit même d'une manière un peu dure. Il le regretta beaucoup le lendemain. Après déjeuner, et comme le silence continuait, ce silence embarrassant qui semble ne devoir jamais finir, Annette se leva avec l'air d'une femme qui va faire une scène, s'approcha de la cheminée, et tournant le dos à Maurice, lui dit d'un ton de voix qui voulait être calme : « Il me faut une explication. Je ne t'ai jamais vu comme cela, je veux savoir pourquoi. Qu'avais- tu à ce bal hier au soir ? Qu'as-tu encore à présent?
    — Ma chère, je te demande pardon, répondit Maurice. Je m'aperçois que je suis maussade. Et j'ai bien tort, car, je t'assure, je ne saurais vraiment te dire le pourquoi.
    — C'est moi qui vais te le dire alors. C'est que, au bal, tu as été jaloux. Jusqu'à hier tu avais su me cacher cet énorme défaut, et tout à coup il s'est montré. Eh bien! je t'en préviens dès le premier jour, je ne veux pas dé cela. Tu vois que je suis franche et que je vais au devant des questions; j'ai toujours eu cette habitude. Tu n'es pas raisonnable. Comment donc! Nous vivons depuis notre mariage dans une solitude presque absolue, tu vois combien je t'aime, tu me dis toujours qu'il faut que nous ayons confiance l'un dans l'autre, et la première fois que tu me vois dans le monde, tu frémis dans un coin comme un mari de théâtre, parce que je suis tout simplement polie avec les personnes qui me parlent.
    — C'est que peut-être je ne suis pas fait pour le monde. Cette foule m'agace. Je n'y suis pas habitué, et je ne sais comment je pourrai m'y faire. Malgré cela je sais bien que j'ai tort.
    — D'autant plus, mon cher, qu'au fond, qui des deux aurait le droit d'être jaloux ? Ne me regarde pas avec cet air étonné; il n'est pas nécessaire de s'occuper d'autres personnes pour exciter la jalousie. Je sais que tout le monde l'est complètement indifférent, mais pourquoi as-tu ces longues heures de tristesse? Pourquoi ne m'as-tu voulu jamais raconter l'histoire de ton passé? Quand je te vois pendant des journées entières absorbé dans tes souvenirs, il me semble que tu ne m'aimes pas. Que tu es loin de moi dans tes moments de solitude! Comme on voit que le présent n'existe point pour toi ! Je suis de l'avis que chacun doit conserver sa liberté, mais quand tu es près de moi, je voudrais te voir comme tu étais les premiers jours.
    — O Annette, pardonne-moi! Je sens jusqu'à quel point j'ai tort. En disant ces mots, Maurice avait des larmes dans la voix et ne pouvait cacher une intense émotion qui s'emparait de lui lentement. Auras-tu plus de confiance en moi ?
    — Oh! oui. Je te le jure. Laisse mon passé tranquille, mais, sois assurée que la lutte est finie, que je t'aime pour toujours et complètement, que je suis tout à toi. Pardonne-moi mes défauts, ma sauvagerie. Avec un autre, moins gâté par la solitude, tu aurais été plus heureuse. Mais je ferai tout ce qui est en mon pouvoir, pour que tu puisses m'aimer autant que je t'aime.
    — Et vous imaginez-vous, monsieur, que je vous aime moins » Ceci fut dit d'un ton si câlin, si doux, que Maurice tomba aux pieds de sa femme, lui embrassant ses mains avec ivresse. Il était tout à fait sincère en prononçant ces paroles. Il s'enferma dans sa chambre et s'abîma dans une douce rêverie. Les idées noires dont il avait parlé à Alfred se dissipaient peu à peu. Le présent l'emportait sur le passé, tout en s'y confondant. Il allait tout faire pour rendre Annette heureuse; il se ferait une joie de lui obéir.

    X.

    Toutefois, malgré sa sincérité, la lutte n'était pas finie. Sa pensée ne pouvait s'empêcher de flotter entre la tranquillité sereine et lumineuse d'autrefois et le bonheur tourmenté du présent. Il aimait Annette tellement, qu'il était même content de souffrir pour elle, mais il regrettait instinctivement l'époque à laquelle il aimait sans souffrance, et ses années de solitude rêveuse et résignée. Il n'était plus séparé des autres et, vivant de sa propre pensée et de son propre coeur, dans un isolement incompréhensible au vulgaire, il était entré maintenant dans l'existence fiévreuse de tous, et s'enfonçait de plus en plus dans des jouissances et des douleurs qui lui étaient inconnues jusqu'alors. Rien ne lui manquait et il aurait eu bien tort de se plaindre; mais tous les tourments de la vie réelle, auxquels il avait échappé si longtemps, il les sentait maintenant d'autant plus, et toutes les petites misères — si grandes quelquefois — fondaient sur lui. Il maintint cependant sa promesse; et fit tout ce qui était en son pouvoir pour trouver le bonheur et rendre Annette heureuse. Peu à peu il y réussit et ne montra plus ses changements d'humeur, qui devinrent toujours plus rares. L'équilibre se fit. Ses visites à Alfred devinrent moins fréquentes. Il tâcha de s'enfoncer dans la vie commune, et y réussit. Comme il se l'était prédit à lui-même, les contours des choses lointaines se perdirent lentement dans une brume toujours plus voilée ; il vécut de jour en jour plus activement. Les regrets se firent moins poignants, la tristesse se changea en mélancolie. Peu à peu il s'aperçut que son nouvel amour le dédommageait de tout; il n'y avait presque plus de place dans son coeur pour autre chose. Alors il s'y attacha fortement, il s'y raccrocha, s'y plongeant tout entier. Il se laissa envelopper par sa vie nouvelle, dont il accepta tout, les joies, les plaisirs et les ennuis. Il aima Annette passionnément, naïvement et mit son ambition à satisfaire ses volontés et ses caprices, orgueilleux d'être tant aimé. Il changea complètement ses habitudes, renonça à quelques connaissances qui déplaisaient à sa femme, se lia avec toutes les personnes pour lesquelles Annette montrait de l'amitié, alla de moins en moins chez Alfred, à qui Mme d'Affrey ne pouvait pardonner de ne pas s'être fait présenter, se mêla un peu au monde, changea de goûts, abjura quelques-unes de ses opinions, ne fit plus d'observations relativement à la dépense, laissa le soin de diriger ses affaires à M. Voilier, adopta d'emblée toutes les idées d'Annette, ne s'effaroucha plus aux contradictions de son esprit, l'admira autant qu'il l'aimait, se plia dans tous les sens qu'elle voulut et devint amoureux d'elle au point de ne plus s'apercevoir de tous les sacrifices qu'il lui faisait. Il se guérit complètement de sa jalousie; Annette sut lui inspirer cette foi sans restriction qu'il est plus facile d'exiger que d'accorder; en un mot, et selon son expression, elle le civilisa tout à fait. Mme d'Affrey n'aimait pas beaucoup le grand monde, surtout le monde officiel, les bals, la vie d'hiver, les fêtes. C'est un fait constaté depuis quelque temps que les femmes élégantes aiment moins à briller, dans le sens autrefois attaché à ce mot. Être entourée, fêtée, courtisée ; se promener partout suivie d'un cortège d'admirateurs; se faire le centre d'un groupe nombreux, avec amis et prétendants, tout cela est un peu passé de mode et va s'effaçant toujours de plus en plus. On trouve du charme à autre chose. Les côtés les plus artistiques de la vie mondaine se révèlent. La facilité de mouvement toujours croissante a fait du voyage, de la course, du déplacement, un élément nouveau de distraction. Le caprice du quart d'heure ne peut plus être concentré sur un point. La variété est surtout recherchée; on prend goût à alterner des mois de solitude presque complète avec des semaines bruyantes; on se montre partout pendant quelques jours, puis on se cache. La vie retirée est très-appréciée; quelques rares, très-rares apparitions, de loin en loin, n'en ont que plus d'effet. Le cosmopolitisme, qui envahit tout, pénètre les usages, élargit la mode, agrandit le cercle de l'existence frivole.Le besoin d'indépendance, qui se montre partout, fait que chacun comprend la vie sociale à son point de vue particulier; il s'ensuit la plus grande liberté dans la mode. L'individualisation se glisse dans tout. Autrefois il n'y avait rien qui ressemblât tant à une femme d'un certain monde comme une femme du même monde; à présent chacune se distingue à sa manière. Mme d'Affrey était essentiellement une femme moderne. Ses allures, ses goûts appartenaient à elle seule; elle aimait souvent la tranquillité, quelquefois le bruit; elle préférait l'intimité au monde, aimait à ne pas sortir de sa rue et ne détestait pas voyager; assez intelligente, elle n'estimait que les gens d'esprit, sans toutefois trop se soucier si l'esprit était de bon aloi; sa prédilection était surtout acquise pour les amusements rares et exquis, inconnus de la foule; elle aurait voulu des soirées littéraires et adorait la vie de château. Ils allèrent, en effet, après un court séjour au bord de la mer, passer une partie de l'automne à la campagne, chez une amie d'assez fraîche date, mais très-intime, d'Annette. C'était une villa moderne, finie depuis peu, située au milieu d'un paysage riant et calme à quatre heures de Paris, avec un gros village à côté, assez loin pour que la maison fût parfaitement isolée, assez près pour donner de l'animation rustique aux chemins et aux sentiers. M. et Mme de Roquiers y passaient trois ou quatre mois chaque année, recevant un assez grand nombre d'amis, en acceptant le mot en un sens assez large. Mme de Roquiers, fille unique d'un riche négociant belge, M. Steffel, avait passé deux semaines, comme externe, dans une pension où Annette n'était restée aussi que quelques mois, ce qui depuis leur récente connaissance, leur donnait un prétexte pou s'appeler amies d'enfance. Mme Steffel, ayant eu le malheur de perdre son père quelques années après avoir fini son éducation, resta orpheline avec une fortune de six millions. Elle était franchement laide et même désagréable, mais spirituelle et très-instruite. Henri Henri de Roquiers, beau, jeune et ruiné, l'épousa pour faire une fin. Il ne s'en repentit pas; sa maison fut très bien tenue; Mme de Roquiers apprit toute seule et très-vite les vraies manières, reçut à la perfection, partagea les goûts de son mari sans le contrarier en rien , lui laissa toute liberté et se trouva heureuse d'avoir acquis une bonne position et tous les agréments d'une vie facile, opulente et distinguée. C'était un excellent ménage, sous un certain point de vue. La maison était pleine lorsque Maurice et Annette y arrivèrent. Trois autres ménages y étaient installés, ensuite une demi-douzaine de jeunes gens, amis particuliers de M. de Roquiers, quelques amis de madame aussi, deux parentes pauvres et un jeune Anglais très-taciturne et qui était venu exprès de Londres pour passer quelques jours avec ses amis français. La maison était très bien montée. Il y avait douze chevaux à l'écurie et tout le reste était dans la même proportion. Les appartements étaient beaux et très-confortables, la table excellente, le service parfait, tout marchait avec exactitude et sans efforts; la vie y devenait d'une facilité extraordinaire, le temps s'écoulait agréablement. Depuis un an que Maurice vivait de la vie mondaine, il avait fait beaucoup de réflexions. Le sens de l'observation s'était réveillé en lui, ce qui ne l'empêchait pas toutefois d'être aveugle sur bien des points. Au commencement, il comprenait peu; son intelligence, assez développée par la solitude pour les spéculations abstraites de l'esprit, n'arrivait pas à démêler le vrai du faux, le conventionnel du réel dans les choses sociales. Peu à peu il se retrouva et commença à entrevoir l'explication d'une foule de petits problèmes obscurs. Les détails se montrèrent nettement à ses yeux, et des détails il finit par remonter à l'ensemble. Il vit le côté sincère et le côté hypocrite des usages reçus. La villa des Roquiers était une excellente école de développement. Il y étudiait des aspects qu'il n'avait pas encore soupçonnés. Il s'y serait trouvé très-mal autrefois; maintenant cette vie bruyante et monotone ne lui déplaisait pas. On chassait ou on dormait le matin, on déjeunait de midi à une heure, on causait ensuite, chacun allant de son côté ; vers quatre heures réunions, longues promenades en voiture et à cheval, le dîner le plus tard possible, la soirée prolongée fort avant dans la nuit. Il occupait avec Annette un très-joli petit appartement, du côté de la cour d'honneur, composé d'une chambre, d'un petit salon et de deux cabinets de toilette. Le soir du troisième jour, après une journée très-amusante, quand Maurice et Annette furent seuls, celle-ci lui dit : Tu vois, mon cher, comme tu t'étais trompé. Tu avais peur de venir ici. Il me semble que tu ne t'y trouves pas si mal.
    — Cette fois encore tu as raison, répondit Maurice. Nous avons passé aujourd'hui une journée très-agréable. Et je serais bien heureux d'être ici avec toi, te voyant t'amuser, sans ces maudites questions d'argent qui reviennent toujours.
    — Tu es bien bon d'y penser. Qu'y a-t-il encore ?
    — Rien de particulier; mais j'ai encore eu aujourd'hui une lettre assez inquiétante. Au train où nous allons...
    — Mais notre séjour ici sera toujours une économie.
    — Cela n'est pas bien prouvé, et ensuite...
    — Enfin, cela coûtera toujours moins cher que si nous avions voyagé.
    — Et encore moins cher que si c'était nous qui étions les maîtres de la maison. Ceci est incontestable; ce qui n'empêche pas que, tout étant relatif, nous dépensons beaucoup trop, et que je ne vois pas quand nous nous arrêterons. Tu sais, ma chérie combien je suis peiné de devoir te dire ces choses; mais ayant le malheur de n'être pas riche, il faut bien que...
    — Mais , mon ami , quand tu parles de cette façon, tu n'as pas le sens commun. Tu sais bien que c'est à cause de mon frère que papa n'a pu me donner plus en me mariant. Mais il est très-riche, tu le sais autant que moi. Pourquoi donc nous priver du nécessaire? Car nous ne nous donnons que le strict nécessaire ; il n'y a pas un centime à rabattre de nos dépenses, nous faisons toutes les économies possibles. Pourquoi donc nous gêner tout à fait? Si nous ne pouvons nous empêcher de faire des dettes, eh bien ! nous en ferons. Nous les payerons bien un jour ou l'autre. Mais regarde donc autour de toi. Sais-tu comment font les autres? Il y en a une bonne moitié qui mangent à même leur capital sans se soucier de l'avenir le moins du monde.
    — Voudrais-tu dire qu'ils ont raison?
    — Cela dépend; on ne peut juger que chaque cas particulier. Le caractère des personnes est aussi pour beaucoup dans ces choses. Et puis nous n'en sommes pas là. Je dis seulement que je ne vois aucune raison de se tracasser, puisque nous avons un avenir certain, et que rien n'est plus bête que de se faire du mal pour quelques dettes inévitables. On ne peut pas sacrifier le présent.
    — Tu n'as peut-être pas tort dans le fond, mais ta manière de raisonner m'effraye un peu. » Comme on voit, Maurice, qui, nous l'avons dit, parlait le moins possible de la question financière, ne pouvait cependant pas se défendre d'y toucher lorsqu'il se trouvait sous le coup d'un petit événement quelconque qui vînt lui rappeler la situation; mais Annette finissait toujours par le réduire au silence et lui imposer ses opinions, trop avancées pour lui. Et puis, il aimait trop sa femme pour pouvoir continuer la discussion. Le lendemain matin ni l'un ni l'autre ne s'en souvenait. Mme d'Affrey s'était très-vite liée avec les autres dames. C'était toutes les trois des femmes élégantes, une d'elles très-jolie même, de vraies Parisiennes, et déjà initiées à tous les mystères de la vie actuelle. Maurice voyait sa femme passer de longues heures en conversation très intéressantes avec elles, mais il s'en inquiétait fort peu, étant arrivé à la période de confiance absolue. Plusieurs lui auraient cependant dit que là était un péril bien plus grand que du côté du jeune Anglais, M. Rhymer, qui s'était mis à faire très-savamment la cour à Mme d'Affrey, ce qui, sans donner à Maurice aucune préoccupation sérieuse, ne manquait pas de l'agacer légèrement. Ce M. Rhymer, était un pauvre cadet de famille, fils d'un lord, ayant seulement quatre mille livres (sterling) de rente, tandis que son frère aîné devait en avoir un jour quarante mille. C'était un beau garçon, officier dans les Guardsgardes, en anglais noblement endetté (ce n'était pas sa faute, comment pouvait-il vivre au régiment avec si peu de fortune?), montant admirablement à cheval, d'un courage froid et téméraire, blanc, rose et blond comme une fille, splendidement bâti et fort comme deux portefaix ; un peu chauve, avec des dents éblouissantes. La première fois qu'il avait vu Mme d'Affrey, il avait murmuré : Jove! et dès ce moment, n'avait cessé de la regarder, sans toutefois se hasarder à lui parler beaucoup. Puis sa timidité avait disparu, et il s'était mis à causer avec elle, et à chercher toutes les occasions de s'en approcher en l'éloignant des autres. Il tâchait de cacher son jeu mais il y réussissait mal et on s'en apercevait en souriant. Mme de Roquiers surtout s'amusait à taquiner Annette sur ce sujet. Il n'y avait, du reste, pas de quoi, car elle n'encourageait pas trop son adorateur, et était tout simplement polie, aimable et un peu rieuse avec lui comme avec tout le monde. M. de Roquiers disait en riant : « Prenez garde, madame d' Affrey, méfiez-vous de l'Anglais, il est tout tranquillement capable de vous empoigner de la main droite et de vous porter à Brighton ou à l'île de Wight. » Henri de Roquiers avait des manières de gentilhomme: c'était du reste le type du viveur raffiné. Comme maître de maison et amphitryonSe dit d'une personne chez laquelle ou aux frais de laquelle on dîne. Il était parfait. Il portait sa position d'homme marié avec aisance. Avec sa femme, il était toujours très-convenable et d'une amabilité exquise. Ces deux êtres avaient le bonheur de se comprendre. Henri essayait tout simplement de manger la fortune de sa femme, comme il avait mangé la sienne; elle réussissait à modérer son appétit. Leur train de maison devait leur coûter énormément, sans compter les dépenses individuelles de monsieur qui étaient nombreuses; malgré cela, Mme de Roquiers, qui tenait de son père la science des choses pratiques, conduisait le tout admirablement. Les succès de M. de Roquiers étaient connus. On prétendait qu'il avait eu beaucoup plus de bonnes fortunes après son mariage qu'avant. Tout lui portait bonheur; ses amis disaient de lui : « Quel veinard que cet Henri ! « Il était heureux au jeu en dépit du proverbe. Beau, spirituel, très-fin, devinant encore plus qu'il ne comprenait, il justifiait sa réputation. Il savait s'habiller et y portait un soin extrême. Sa qualité principale était le tact, un tact souverain, impeccable, qui ne lui faisait jamais défaut. Trouver le vrai dans une position fausse, était pour lui chose facile, et il le prouvait. Partout il était à son aise. Bon garçon du reste, facile à vivre, indulgent envers tous, homme du monde jusqu'au bout des ongles. Sans avoir aucun vrai talent; et avec un très léger bagage intellectuel, il arrivait à comprendre à peu près tout, on ne sait comment. Dans les choses de la vie, il entrevoyait jusqu'aux moindres nuances; de tout le reste il se souciait fort peu. Partout il trouvait l'équilibre. Il s'était pris d'amitié pour Maurice, dès le premier jour, et aimait beaucoup à causer avec lui, peut-être à cause de la différence même de leurs deux caractères... Mme de Roquiers, laide et intelligente, comme nous avons dit, était ambitieuse et froide, ce qui la sauvait du danger de trop aimer son mari. Pour plaire à Annette, M. Rhymer ne s'épuisait pas en discours; il préférait les petits soins, les bouquets, les légers cadeaux, ou bien l'éblouissait de ses prouesses à cheval, étalait sa force et son adresse, lui montrait naïvement son admiration, préférant l'action à la parole. Mais un soir qu'on était réuni dans le salon du coin comme d'ordinaire, il s'approcha d'elle et ne la quitta plus, ébauchant, à sa manière, un peu lourdement, une conversation suivie. Maurice faisait son possible pour ne pas les regarder, et y réussissait peu. L'Anglais était assis près d'elle, riant quelquefois, puis devenant tout à coup sérieux, et parlant à voix basse; elle, respirant un flacon et les yeux ailleurs, l'écoutait attentivement avec un air distrait, un léger sourire ironique sur les lèvres. De temps en temps et comme involontairement elle tournait le regard vers son mari. Ils restèrent ainsi longtemps. Puis Mme d'Affrey se leva un peu brusquement, continua la causerie pendant quelques instants à haute voix et en riant, quitta son interlocuteur en arrangeant les plis de sa robe et, traversant le salon, entra dans la salle du billard. M. Rhymer resta en place.   Madame d'Affrey, voulez-vous jouer une partie avec moi? dit le maître de la maison. Elle joua, gagna et revint au salon. Alors elle s'approcha de son mari, qui était assis dans une causeuse, un livre à la main, et prit place à côté de lui. « Maurice, dit-elle brusquement, veux-tu que nous partions d'ici ? Je ne m y opposerai pas. » Il posa son livre et ne put s'empêcher de la regarder de l'air le plus étonné.
    — Tu veux partir? Mais quelle idée as-tu donc? Il me semble que tu te trouves très-bien ici, que tu t'y amuses. Et puis, cela ne serait pas naturel.
    — Qu'importe? Je crois que cela serait mieux. C'est précisément parce que tu me dis que j'ai à rester ici que je veux partir. Tes paroles ont l'air d'une ironie.
    — Comment cela?
    — Tu le sais bien. Puisque tu joues la surprise, je vais t'expliquer. Tu es jaloux. Tu m'avais promis de ne plus l'être, mais tu l'es. Tu vois que M. Rhymer me fait la cour. Est-ce ma faute? Puis-je être impolie avec lui pour te faire plaisir? Non, n'est-ce pas? Et cependant j'ai bien de la peine à te voir ainsi. Voilà pourquoi je dis : partons. C'est ce qu'il y a de plus simple à faire.
    — Mais, ma chère Annette, je t'en supplie, ne me calomnie pas. Je t'assure que je ne me soucie pas le moins du monde de M. Rhymer. Il est impossible que personne ne te fasse des compliments. Moi, jaloux! Je ne le suis plus du tout. Qu'ai-je fait pour te donner cette idée? Partir, s'enfuir presque ! mais cela serait ridicule!
    — Comme tu voudras. Le lendemain matin, Maurice se leva de très-bonne heure.l Où vas-tu sitôt, mon ami? lui demanda sa femme, en bâillant.
    — Tu le sais bien; je te l'ai dit hier. Je vais voir cette fameuse collection de porcelaines et de médailles, dans ce vieux château dont j'oublie toujours le nom, à six lieues d'ici. Jacques, le vieux fermier, m'accompagne. Nous allons avec les deux nouveaux poneys, et je serai certainement de retour pour déjeuner avec tout le monde. En descendant, il trouva le vieux Jacques qui lui dit qu'il était inutile d'aller. Le propriétaire du château qu'ils devaient visiter avait été obligé de partir dans la nuit, et il était strictement défendu à ses gens de jamais rien laisser voir pendant son absence. Un des poneys était malade par-dessus le marché. Maurice fut un peu désappointé ; il resta quelques instants à causer avec le fermier, puis ne voulant pas se recoucher et ne trouvant rien de mieux à faire, il prit un livre au salon et alla se promener dans le parc. L'air matinal était délicieux, les allées fraîches et tranquilles. Il prit goût à la promenade et flâna longtemps, s'arrêtant quelquefois. Une heure et demie au moins s'était écoulée ainsi, lorsque tout à coup il distingua au fond d'une allée une femme qui marchait à pas pressés et qui avait la tournure d'Annette. Instinctivement, il doubla le pas, tourna l'angle et la vit à une très-petite distance. C'était bien elle; le doute n'était pas possible. Elle portait une robe qu'il connaissait parfaitement, et un petit chapeau rond, avec voilette ; les rayons de soleil qui perçaient le feuillage des grands arbres venaient se jouer sur sa magnifique chevelure blonde. Un doute affreux le saisit; le démon de la jalousie, avec tout son cortège de soupçons, le mordit en plein coeur. Une foule d'histoires très-drôles, de maris trompés, de rendez-vous inconnus, de bonnes farces jouées, d'amours savamment cachés et dont on riait tout basLe sujet de l'adultère acquiert une importance particulière dans le roman français du XIXe siècle et s'inscrit dans le cadre moral de l'époque., entre hommes, lui revinrent subitement à la mémoire. Le sang se figea dans ses veines. Il la suivit prudemment, sans bruit, marchant avec précaution comme s'il était coupable. Elle allait toujours, assez vite, mais tranquillement, sans se retourner. Chaque minute paraissait un siècle à Maurice; il souffrait horriblement, tellement qu'il lui semblait que rien ne pourrait le dédommager de pareilles souffrances. Mille pensées, mille doutes contradictoires, se heurtaient dans son cerveau. Tous les détails de sa conversation de la soirée précédente avec Annette lui apparaissaient clairement. Il se souvint de la longue causerie de sa femme avec M. Rhymer et de tous les gestes, de tous les regards du jeune Anglais. Surtout il se rappelait l'accent de sa femme quand elle s'était approchée de lui pour lui dire : Partons d'ici. Imbécile! et il n'avait pas compris! Elle voulait être emportée loin du danger, elle voulait être sauvée, elle implorait son aide dans la lutte, elle se mettait sous sa protection; c'était contre elle-même qu'elle se mettait en garde; se sentant prête à la tentation, elle venait, faible, demander l'appui de sa force, et lui, l'idiot, n'avait rien vu ni entendu, l'avait traitée de capricieuse et l'avait, de ses propres mains, pour ainsi dire, poussée dans le gouffre?
    — Et se tourmentant ainsi, il la suivait sans cesse. Puis il voulut se persuader qu'il avait tort, qu'il n'y avait encore aucune preuve. Mais une espèce de certitude lui perça le coeur à l'improviste; il se souvint que M. Rhymer avait dit au domestique en se couchant qu'on ne manquât pas de le réveiller à six heures précises. A cette idée, il se sentit presque défaillir, mais il continua à marcher, l'esprit troublé et se sentant prêt d'être gagné par le vertige. Elle s'arrêta à une très-petite distance d'un cottage assez propre et coquet qui servait d'habitation à un des gardiens du parc, et tourna ses regards de tous les côtés. Maurice se cacha vivement derrière un arbre pour n'être point vu. Dix minutes passèrent, qui lui semblèrent les plus longues de sa vie. Puis Annette se dirigea vers la porte du cottage, mais comme elle allait franchir le seuil, une vieille femme en sortit, portant un enfant dans ses bras, et tenant par la main une petite fille, qui avait l'air malade, enveloppée dans un grand châle. Un bon sourire illumina le visage de la vieille femme en voyant Annette. Elles causèrent quelques instants , Annette caressant les deux enfants et la vieille continuant à parler d'un air content. Puis la vieille parut se confondre en remercîments , tandis qu'Annette s'éloignait. Maurice vit sa femme passer à côté de lui, et prendre le chemin par lequel elle était venue; il s'avança avec précaution et entra dans le cottage où il trouva la vieille qui comptait l'argent qu'elle avait reçu. Ma bonne femme, voulez-vous me dire qui est cette dame qui vient de partir?
    — Ah ! monsieur, répondit-elle, l'air un peu étonné, je ne sais pas son nom, mais c'est une bien bonne dame tout de même.
    —Et que vient-elle faire ici ? Vient-elle souvent? vient-elle seule ?
    — Oh ! oui, monsieur, elle est bien venue quelquefois ces jours passés. C'est une des dames qui sont chez monsieur et madame. Elle a été comme qui dirait un ange pour nous, m'a donné de l'argent et du travail à faire et de tout et a payé le médecin pour la petite qui a été si mal.
    — C'est bien. Merci. » Et, jetant de l'argent à la vieille toute ébahie Maurice sortit en courant. Il courut tout haletant et par un sentier de traverse, rejoignit sa femme au fond de l'allée. Il tomba sur elle à l'improviste. Elle tressaillit et pâlit comme si elle allait s'évanouir.   Oh! pardon! dit Maurice; je t'ai fait peur. « Elle serra convulsivement le bras de son mari et resta quelques instants sans pouvoir dire un mot. Peu à peu les couleurs lui revinrent.   Je crois bien que tu m'as fait peur! Quelle idée de tomber ainsi sur les gens quand on ne s'y attend pas ! j'en suis encore toute tremblante.
    —Je t'en demande bien pardon . Voyons, prends mon bras et allons tout doucement. Je sais que j'ai eu tort. Me pardonnes-tu? » En disant ces mots, il était radieux. Oui, je te pardonne, mais tu m'as l'air d'être fou. Enfin, tu ne le feras plus. Mais comment étais-tu là? Pourquoi m'as-tu embrassée tout à coup
    —Viens. Je te le dirai à la maison. »

    XI.

    Les instances de M. et Mme de Roquiers avaient été si fortes, que Maurice et Annette avaient décidé de prolonger encore leur séjour, lorsqu'un événement imprévu les obligea à retourner à Paris. M. Voilier était tombé assez grièvement malade. En effet, Maurice fut frappé, en le voyant, du changement qui s'était opéré en lui, et Annette en ressentit d'assez vives inquiétudes. Il paraissait surtout triste et abattu. Cependant il guérit et put reprendre ses occupations, mais ce n'était plus le même homme. Il devint toujours plus soucieux et taciturne, ne prenant plus plaisir à rien, ayant l'air fatigué du travail qu'il exécutait autrefois si vaillamment. M. et Mme d'Affrey reprirent leurs habitudes et Maurice fut plus que jamais dévoué à sa femme. Il ne pouvait cependant se défendre de songer à la différence inattendue et très- grande qui chaque jour s'accentuait davantage entre leur vie actuelle et celle des premiers temps de leur mariage. Comme cette existence était moins douce que celle d'autrefois, moins belle que celle qu'il avait rêvée! Plus il aimait Annette, plus il oubliait tout pour elle, plus il en souffrait. C'était toutefois un changement bien naturel que celui qui insensiblement s'était fait et continuait insensiblement. Les devoirs de société, les visites à sa famille, les soins pour son père, les divertissements et les corvées ; les amies nombreuses, anciennes et nouvelles, les petites occupations absorbaient une grande part de son temps. Elle prenait à chaque heure des allures plus décisives d'indépendance. Souvent la journée se passait et Maurice ne la voyait presque pas. L'aventure que nous avons racontée et qui était venue clore leur séjour à la campagne avait, du reste, complètement frappé Maurice de cécité, qui se serait, après cette journée mémorable fait un crime de soupçonner sa femme en quoi que ce fût, même si toutes les apparences eussent été contre elle. Sa confiance en elle se changea en une foi aveugle. Il aurait nié l'évidence et refusé son propre témoignage. Du reste, il était loin de devoir le faire. Annette était toujours la même pour lui, aimante et bonne; seulement il la voyait toujours moins. Elle s'était fait une excellente position dans le monde et il fallait bien qu'elle la tînt. Chaque jour elle devenait plus élégante, sa beauté prenait un nouveau caractère, sa conversation était mieux tournée. La ressemblance n'en persistait pas moins, au contraire. Le mal prenait sa racine, plus encore que dans la nature et le caractère même de Maurice, dans sa vie antérieure. Son passé lui avait montré le bonheur en dehors des usages du monde; il l'avait trouvé dans la solitude, dans le recueillement, et aucune obligation sociale n'avait pu le troubler. Maintenant, comme nous l'avons répété plusieurs fois, il vivait en pleine vie commune, et avait par conséquent bien tort de se plaindre de ce qui arrive à tout le monde. Mais Maurice ne pouvait accepter facilement la vie mondaine. Son esprit d'analyse lui faisait tout de suite entrevoir les moindres nuances, de sorte qu'il avait précisément tout ce qu'il faut pour devenir malheureux dans la situation où il se trouvait. Quelque temps se passa assez paisiblement; mais la souffrance morale s'augmenta et devint incessante, le jour où il s'aperçut d'un changement d'Annette à son égard. Elle, causeuse et gaie avec tout le monde, devint triste avec lui; elle restait de longues heures sans dire un mot, froide et comme poursuivie par d'amères pensées. Sérieuse, lui parlant rarement et toujours de la même manière la plus affable, elle paraissait vouloir se montrer résignée des maux que lui ne pourrait certes jamais comprendre, et tolérante à l'excès pour des fautes dont il ne se sentait pas coupable. Si Maurice essayait de l'interroger, elle devenait tout à coup douce et prévenante pour ne pas lui permettre de continuer, ou trouvait le moyen de l'empêcher de parler. Cependant ses occupations mondaines ne cessaient de prendre la plus grande partie de son temps, et Maurice n'osait s'en plaindre, car il savait bien qu'elle se serait révoltée au moindre mot, comme devant la plus grande injustice, et que lui-même peut être lui aurait donné raison. Un jour, vers l'heure du dîner, Maurice écrivait quelques lettres dans le petit cabinet dont il s'était fait sa retraite solitaire, lorsque la femme de chambre de Mme Voilier entra précipitamment et s'écria : « Monsieur, où est madame? Monsieur est au plus mal. » Maurice, troublé, se leva et envoya de suite le domestique chez Mme de Roquiers chez qui Annette avait dit, en sortant, qu'elle irait passer l'après-midi. En attendant, la femme de chambre lui raconta que M.Voilier, qui n'était pas tien depuis quelques jours, s'était plaint tout à coup de violentes douleurs à la tête et de suffocations, qu'on l'avait couché, que le médecin paraissait n'y rien comprendre , que rien ne le soulageait, et qu'il allait mourir. Puis elle se mit à pleurer. Le domestique revint, disant qu'il n'avait pu trouver madame, que Mme de Roquiers, du reste, n'était pas chez elle. Maurice, frappé par la triste nouvelle qu'il venait d'entendre, ne parut attacher aucune importance à ce fait et ordonna qu'on la cherchât partout où elle pouvait être. Enfin, une heure après, Annette entra, tout essoufflée ôtant son chapeau sur le seuil et se laissant tomber sur un siège comme exténuée de fatigue, tout en s'excusant d'arriver si tard pour le dîner. On lui apprit l'état de son père, avec le peu de ménagement que la situation permettait; elle pâlit extrêmement, faillit se trouver mal, puis se leva avec énergie, comme se roidissant contre le malheur qui tombait sur elle, remit son chapeau et partit en fiacre avec Maurice et la femme de chambre. Elle fut admirable de courage, de dévouement, de tendresse. Elle passa trois nuits sans bouger au chevet de son père, pleurant quand il s'assoupissait, cachant sa douleur devant lui et le soignant comme une soeur de charité. Une fièvre cérébrale terrible s'était déclarée, accompagnée d'autres symptômes étranges ; le malade avait souvent le délire et il disait les choses les plus bizarres, ayant presque toujours rapport à ses affaires ou à des questions d'argent. Par moments seulement il reconnaissait sa femme et sa fille.—On envoya une dépèche au fils, mais inutilement. M. Voilier mourut sans presque s'en apercevoir le matin du quatrième jour. Il fut très-difficile d'arracher Mme d'Affrey du chevet de son père; elle pleurait comme si ses larmes ne pouvaient s'arrêter et paraissait abîmée de douleur. Madame Voilier aussi était inconsolable. On pleurait sincèrement, car M. Voilier avait toujours été excellent pour tous. Bien des journées tristes et sombres s'écoulèrent avant que ]a douleur devînt calme et résignée. Maurice trouva sa femme bien belle sous ses habits de deuil. La ressemblance avec Mme Verdière s'en augmentait. Très-douloureusement impressionné aussi par la mort de son beau-père, il trouvait toutefois une bien grande consolation dans son devoir de consoler Annette, d'être toujours près d'elle comme aux premiers temps, et de vivre tranquille. Mais cela ne dura pas longtemps. La vérité se fit jour enfîn sur l'état des affaires de M. Voilier et on comprit alors la cause de ses tristesses, peut-être même de sa maladie. On avait su, à un moment donné, qu'il avait subi des pertes, mais on découvrit après sa mort qu'elles étaient bien plus considérables que tout ce qu'on pouvait imaginer. Depuis assez longtemps le coup qui avait ébréché sa fortune, si lentement acquise, avait été porté, etjamais depuis ce temps M. Voilier n'avait parlé de réduire les dépenses comme il aurait dû, de sorte que le mal n'avait fait qu'empirer. De leur côté, Maurice et Annette, comme on sait, dépensaient beaucoup trop. Il fallait donc maintenant s'arrêter, mettre un peu d'ordre aux affaires, s'assurer des ressources qui restaient, mesurer le mal avec courage et précision et y porter remède promptement. C'était une tâche difficile et pénible et dont Maurice ne se serait jamais cru capable. Mais qui aurait pu l'entreprendre, sinon fuir. II essaya donc bravement. Il fit toutes les économies possibles, en évitant les plus pénibles pour Annette, qui toutefois s'était déclarée d'abord prête à tous les sacrifices. Forcé d'abandonner ses douces habitudes de paresse, il dut s'occuper de choses auxquelles il s'entendait fort peu, et qui lui avaient toujours paru les plus inutiles et les plus fatigantes du monde. Une voie pleine de comptes, de calculs, de placements de capitaux et d'inscriptions d'hypothèques, de lettres de change, de spéculations et d'essais, de dettes, d'arrangements et de transactions, de projets de toutes sortes, s'ouvrit brusquement devant lui et les dossiers le poursuivaient dans son sommeil, où d'innombrables chiffres alignés se dressaient devant lui, épouvantables, comme une armée en ordre de bataille. Il essayait de s'acquitter le moins mal possible de cette tâche si difficile et si pénible pour lui, et l'idée qu'il travaillait pour Annette le soutenait et lui prêtait un peu de la force, de la clairvoyance et même de l'habileté dont il manquait. Doué d'une intelligence assez déliée, on ne pouvait toutefois trop s'étonner de le voir à peu près réussir même dans un travail tout à fait contraire à ses aptitudes, surtout aidé par le puissant auxiliaire que nous venons d'indiquer. Il s'était mis en relation avec des amis de M. Voilier, ses collègues en affaires, qui l'aidaient de leurs conseils, et à qui, par bonheur, il avait parfaitement raison de se fier. Mais le désordre était grand. Les bonnes affaires s'enchevêtraient avec les mauvaises, les pertes étaient considérables et il n'était possible que d'en réparer très-péniblement quelques-unes; il fallait transiger, arranger, faire, défaire, nettoyer. Un labyrinthe s'ouvrait et il fallait s'y engager, quoiqu'il semblât presque impossible d'en sortir. Il s'agissait de tout débrouiller au plus vite, pour savoir à quoi s'en tenir, de vivre le mieux possible avec ce qui restait, tout en renonçant complètement aux affaires, cela va sans dire. Maurice était donc très occupé, ce qui ne lui était jamais arrivé, et quoi qu'on dise contre l'oisiveté, cela l'ennuyait au delà de toute expression. Souvent il sortait de grand matin pour ne rentrer qu'à l'heure du dîner. Cependant, grâce à ses efforts, Annette continua son train de vie ordinaire, ou peu s'en faut. Elle était très-mélancolique toujours, même après la première douleur passée, et paraissait toujours plus belle. Obligée à vivre assez retirée et ne voyant que ses connaissances les plus intimes, elle ne cessait toutefois d'être occupée, et la journée lui paraissait courte, car sa tristesse ne semblait lui avoir rien enlevé de son activité.

    XII.

    L'année de deuil s'écoula sans apporter de grands changements. La vie occupée, une lente résignation à oublier une partie de ses rêves, apportèrent à Maurice un calme nouveau. Toujours il se rappelait avec regret les premiers temps de son mariage, alors que la passion s'épanouissait dans sa première et magnifique efîlorescence; il ne pouvait se cacher que l'éclat de ses songes était terni, que le bonheur réel qu'il trouvait dans la vie ne semblait qu'un pâle reflet de la douce aurore passée. Mais il se disait à lui-même que cela ne pouvait être autrement, il pensait que sa vie antérieure lui avait caché la réalité, qu'on ne pouvait se refuser d'y entrer, et que le paisible contentement qui lui échouait pouvait encore faire bien des envieux. Son ancien bonheur, le temps passé avec Mme Verdière, lui apparaissait comme le moment radieux de son existence; et parfois il trouvait encore plus de rêve, plus de poésie, plus de jeunesse dans ses années de solitude et d'apathie que dans la félicité tranquille et connue qui avait suivi l'enivrement des premiers mois. Son temps d'isolement servant de lien, il se croyait sorti des douces illusions, et se persuadait qu'il devait se contenter de la sécurité d'âme et de la paix affectueuse de coeur qui lui était accordée. Il se défendit à lui-même de penser longuement, de s'abandonner à ses anciennes rêveries. En de longues méditations, il se persuada que rien n'est plus faux, plus malsain que d'oublier l'existence, qu'on est avant tout dans l'obligation de vivre, que l'accomplissement de la vie pratique a sa douceur, qu'il devait être heureux avec Annette, non pas peut-être de la manière qu'il avait dès l'abord entrevue, mais d'une façon tranquille et sûre. Il se dit que le rêve et l'existence sont deux choses différentes, et que mieux est de vivre aussi bien que possible. Plus de deux ans s'étaient écoulés depuis leur mariage, et ils n'avaient point d'enfants. Quelquefois, dans le monde, Mme d'Affrey s'en plaignait tout haut, mais elle ne paraissait pas en réalité désirer en avoir. Maurice aussi avait très-tranquillement pris son parti à ce sujet. L'habitude, cette souveraine cachée, s'était lentement emparée de leur temps; le calme les entourait; chacun avait ses occupations, ses loisirs; dans la vie commune les angles s'étaient émoussés. Ils demeuraient maintenant dans un petit et joli appartement au second étage d'une maison de la rue Blanche. Les affaires s'étaient arrangées le moins mal possible, mieux qu'on aurait pu l'espérer, grâce aux soins de Maurice. Le deuil allait bientôt finir. Comme elle ne pouvait encore aller dans le monde, on n'aurait pu croire que Mme d'Affrey sortirait peu ; il n'en était pas ainsi. Elle avait un tel nombre d'amies intimes, qu'il y eut plus de changement dans sa toilette que dans ses habitudes. Leur intérieur, quoique sans luxe, était charmant, confortable, exquis. Annette avait imprimé à tout un cachet spécial avec des mains de fée. Depuis qu'elle était veuve, Mme Voilier avait loué, dans la même maison, l'appartement au-dessus de celui qu'occupaient ses enfants. Un certain nombre de personnes venaient régulièrement dans la maison. Mme de Roquiers d'abord et Mme de Tournay, sa meilleure amie, qui était aussi devenue la meilleure amie d'Annette. C'était une femme très-élégante, très-amusante et assez spirituelle, qui plaisait beaucoup, malgré une laideur qu'on avait fini par trouver originale. M. de Tournay, un bel homme, très-riche et encore plus bête, ne se voyait presque jamais. Puis au second rang, les amis d'Annette et les amies de ces deux dames. Ce qui affligeait beaucoup Maurice, c'était que (comme il n'eût pas été difficile de le prophétiser) il avait fini par ne plus voir Alfred. Ils n'étaient point brouillés ensemble, mais Maurice ayant un jour dit au peintre — quand déjà ils se voyaient beaucoup moins qu'autrefois — qu'il espérait que lui, Alfred, ne trouverait pas mauvais qu'ils eussent à se voir plus rarement, celui-ci lui fit entendre qu'il était parfaitement de son avis, d'une façon qui blessa Maurice. On comprendra bientôt pourquoi Alfred avait agi de la sorte. Et de fait, ils ne s'étaient plus vus depuis des mois. Cela faisait un grand vide dans l'existence de Maurice. Mais il est temps de montrer quelle était, à travers tout ce que nous avons raconté, la véritable vie de Monsieur d'Affrey et de chercher ses sentiments secrets. Avant tout, nous voulons mentionner un fait assez important : les absences de Maurice, tout à fait inexplicables aux yeux de sa femme et de tous ceux qui les constataient. C'est précisément à l'instant dont nous parlons, lorsque les affaires étaient arrangées, que ces absences, pour lesquelles il prétextait toujours des occupations nécessaires, commencèrent à devenir fréquentes. Il partait souvent de grand matin pour ne revenir que le soir; il lui arriva même de s'absenter pendant deux jours. Ce fut vers la fin de mars que Monsieur d'Affrey fit sa première réapparition dans le monde. Elle choisit pour cela une soirée dansante chez Mme de Roquiers. Maurice l'y accompagna, mais s'esquiva le plus tôt qu'il put. Mme d'Affrey, plus belle qu'à l'ordinaire, était très-pâle et paraissait préoccupée. Ses yeux avaient une expression morne et résolue qui les rendaient presque étranges, et toute sa phisyonomie était un peu changée; de sorte que lorsqu'elle entra, ferme et droite, en robe de satin bleu ciel à franges d'argent, des perles se confondant avec le blanc de ses épaules, bien des regards se tournèrent vers elle. Il y avait beaucoup de monde ce soir-là, et dans le grand salon blanc et or, éclatant de lumières, se frayer un passage n'était point chose facile. Annette s'assit près de la maîtresse de maison et elles causèrent ensemble quelques instants. Un jeune homme grand, blond, très-pâle, aux yeux bleus clairs, au regard froid et superbe, s'approcha d'elles, et prit place près de Monsieur d'Affrey. Il avait l'air excessivement distingué et possédait cette beauté glaciale d'une race forte et pure qu'on trouve fréquemment en Angleterre. Sa mère en effet était Anglaise : il s'appelait Léonde Luzières. Peu sympathique en général, il passait pour avoir de grands succès auprès des femmes. On le disait en train de finir de se ruiner. Mme de Roquiers fut appelée d'un autre côté par ses devoirs de maîtresse de maison; M. de Luzières resta longtemps près d'Annette, causant à voix basse, mais sans trop d'animation. Puis il se leva et lui offrit son bras pour faire un tour dans l'appartement, car il ne dansait jamais. Ils passèrent par la salle de bal, jetant un coup d'oeil distrait aux quadrilles, puis par les autres salles. On se retournait pour les regarder, car c'était un beau couple, et parce que Luzières ne pouvait rien faire sans être remarqué. Il reconduisit Annette à sa place et resta encore près d'elle jusqu'à ce qu'on vînt l'inviter pour la contredanse. Quand elle fut placée, M. de Roquiers se glissa parmi les groupes et arriva jusqu'à elle. « Madame, je vous demande bien pardon de ne vous avoir pas encore présenté mes hommages, lui dit-il, mais tant de monde a voulu nous faire l'honneur de venir ce soir...» En entendant cette voix, elle se retourna et sa pâleur s'augmenta légèrement. Cependant elle répondit d'un air très -naturel et lui donna la main. Au moment de l'en-avant-deux du cavalier, M. de Roquiers lui dit quelques mots très-vite à l'oreille, auxquels elle répondit par deux signes de tête affirmatifs; puis, sur une phrase banale, il se replongea dans la foule. La nuit s'écoulait. La chaleur devenait étouffante; on sentait cet indescriptible parfum d'un bal vers l'heure du souper. On dansait toujours; dans les salles du fond on jouait; au fumoir, les hommes commençaient à raconter des anecdotes; Monsieur de Roquiers redoublait d'amabilité; on causait politique dans l'embrasure des fenêtres, et, dans quelques coins éloignés, il se tenait des conversations tendres qui duraient un peu trop et faisaient sourire discrètement ceux qui passaient, feignant de ne pas voir. Chacun pensait à soi, la gêne des premières heures était finie, on s'observait un peu moins. Une légère fatigue, presque inconsciente, semblait tout envahir, mais la foule ne diminuait pas. Les valses de Strauss éparpillaient dans l'air leurs ritournelles entraînantes, voilées de mélancolie. Au milieu de la distraction générale, une porte avait pu s'ouvrir et se refermer sans que personne s'en aperçût. Cette porte était celle d'un petit boudoir tout au fond, au delà de la dernière salle déserte. C'était une pièce très étroite aux murs tendus d'une étoffe sombre, avec de grandes portières tombantes en velours. Une lampe d'argent, à abat-jour, jetait une lueur vacillante sur les reliures des livres qui remplissaient les étagères vitrées, sur les plats, les vases, les statuettes de toutes sortes dont les murs étaient ornés. Il y faisait presque froid, mais les deux personnes qui s'y trouvaient ne devaient pas le sentir, absorbées comme elles l'étaient par leurs propres paroles. Ces deux personnes étaient Monsieur d'Affrey et Henri de Roquiers. Elle était assise dans un grand fauteuil de forme ancienne, sa belle tête appuyée au dossier en bois richement sculpté et à coussin de velours noir; l'oeil fixe, les joues colorées par instants, parlant vite et à voix basse, comme si elle craignait, même de si loin, d'être entendue. Lui, debout devant elle, écoutait. « Ce que je ne puis supporter, disait-elle, c'est l'hypocrisie. Soyez franc, dites-moi la vérité brutale sans détours. Cela vaudrait bien mieux. Je n'en mourrai peut-être pas, après tout, ajouta-t-elle avec un accent de fierté passagère. — Je le crois, répondit M. de Roquiers froidement. Mais vous voudriez que je fusse sourd et aveugle, et je ne le suis pas. — Mais savez-vous que j'ai bien le droit de trouver vos doutes insolents. Car ce M. de Luzières que vous me jetez à la tête sans cesse, je ne le connais que depuis un mois. Seulement, je n'y crois pas, à vos soupçons. Le procédé n'est pas nouveau, mais peut toujours servir, à ce qu'il paraît. Vous cherchez un prétexte et n'en trouvez pas de meilleur qu'une feinte jalousie. Mais je vous préviens que je n'y crois pas. » M. de Roquiers eut un méchant sourire. Le temps presse, continua Annette. Finissons-en. Je vous croyais meilleur. Et cependant je vous aime encore; vous le voyez trop pour qu'il me soit possible de vous le cacher, — et une émotion subite s'empara d'elle en prononçant ces mots. — Mais je ne suis pas une femme comme les autres. Vous auriez pu me dire : Adieu, c'est fini, cela ne peut continuer, je vous aurais donné la liberté sans me plaindre, je vous l'assure. Mais non ! il faut que vous soyez assez lâche pour me calomnier, et vous n'avez pas le simple courage d'avoir tort. Vous êtes peut-être leur supérieur en certaines choses, mais quant aux sentiments, je vous trouve tout aussi méprisable que ces imbéciles qui dansent à côté...
    —Madame, je ne relèverai point vos paroles. Mais, je vous en prie, ne me traitez pas comme un enfant. Je ne vous calomnie pas. Ne me forcez pas à vous donner des preuves; je suis très-poli et je déteste les scènes.
    — Oh ! il faut bien que je parle ! Je les connais, vos preuves. M. de Luzières cause trop souvent avec moi; on l'a vu, au bois, me parler pendant une heure, et une fois, au théâtre, il n'a pas quitté ma loge. Comme vous ne voulez pas être traité comme un enfant, je ne discuterai pas là-dessus. Tout cela est puéril. Mais, croyez moi, Henri, c'est bien mal à vous. Quand je vous ai connu, chez vous, à la campagne, vous m'avez semblé bien différent. J'aimais mon mari, je l'aimais encore malgré ses défauts, malgré son caractère. Mais je fus d'abord séduite par votre élégance, par votre souverain mépris de toute chose, par la force active qui était en vous et qui contrastait avec le calme triste de Maurice. Et vous étiez si discret et si éloquent ! Vous souvenez-vous de notre dernière entrevue chez la vieille Geneviève } Je tremblais ce jour-là, et cependant je ne croyais pas arriver aux remords d'à-présent. Car non-seulement j'ai été coupable, mais stupide. J'aurais dû vous mieux connaître, me méfier. Vous cachez si bien votre jeu que je ne saurai peut-être jamais à qui vous me sacrifiez, mais je repousse vos soupçons insultants. Prenez garde de ne point me donner la tentation de me venger.
    —Je crois que c'est déjà fait.
    — Oh ! comme on voit bien que vous ne m'aimez plus! » Il y eut un court silence. Monsieur d'Affrey, immobile, ses longues paupières baissées, semblait réfléchir tristement. Ses bras nus, presque éblouissants sur le velours noir du fauteuil, étaient parcourus par un léger frisson qui gagnait ses épaules; les doigts effilés de ses mains étrangement belles se crispaient par instants. M. de Roquiers, toujours debout, la regardait fixement. On entendait de temps en temps les ritournelles de l'orchestre lointain et les bruits confus du bal. « Vous avez tort, je vous l'assure, et d'abord je vous demande pardon si je vous ai parlé durement, dit Henri tout à coup adouci par l'accent douloureux de Mme d'Affrey. Mais voyons, ayez vous-même un peu plus de franchise. Ne cherchez pas à me cacher ce que je voudrais me nier à moi-même, si je le pouvais, ajouta-t-il en s'asseyant à son côté. Oui, je vous aime encore malgré tout, et moi aussi je souffre, quoique je ne le montre pas, Mais c'est vous qui manquez de sincérité. Il paraît que vous ne me connaissez pas encore. Ne savez-vous point que je comprends tout? C'est peut-être ma faute, en partie, mais cette fin était inévitable. Seulement je voudrais ne pas être traité comme un sot, et vous voir prendre les choses en femme d'esprit que vous êtes. Il existe une grande sympathie entre nos manières de considérer les choses de la vie, de la vie moderne comme nous l'avons faite; vous êtes la femme que j'apprécie, que j'estime le plus; je désirerais vivement que nous restassions bons amis. Je sais tout, vous dis-je. Est-il besoin pour cela de se dire tout? 11 vaut mieux rester où nous en sommes. Cette entrevue aurait pu être utile si vous étiez raisonnable. Mais le temps passe. Notre absence pourrait être remarquée. Allons, calmez-vous; refaites votre visage et rentrons au bal. J'ai cru qu'on m'appelait il y a un instant. Je ne puis rester une minute de plus.
    — Vous savez tout, dites-vous? Que savez vous? Vous vous donnez des airs de générosité qui m'indignent. J'en ai assez. Voyons, épargnez moi un peu moins et parlez. Que savez-vous?
    — Adieu. On me cherche. Il faut que je vous laisse. Mais, puisque vous me poussez à bout, je vous dirai encore un seul mot en m'en allant. » Et il lui souffla quelque chose à l'oreille, très bas. Elle resta seule. Pendant une minute, sa physionomie exprima tant de sentiments contraires, qu'on aurait cru qu'elle allait crier dans une explosion de douleur et de rage. Puis elle se calma, par un effort, et murmura : Ah! si je pouvais lui faire comprendre!... Elle resta encore quelques instants, ses deux bras nus appuyés à la table et la figure cachée entre ses mains, puis, elle se leva et alla à la glace. Sa figure était bouleversée. Elle se maîtrisa, passa son mouchoir à dentelles sur son front et sur ses yeux, réussit même à changer son expression, et d'un pas ferme alla ouvrir une porte, puis une autre avec précaution, et rentra au bal sans être aperçue. Mme de Tournay semblait l'attendre. Elles firent quelques pas ensemble, et furent bientôt séparées par des messieurs qui leur offrirent leurs bras. Une heure après, ces deux dames quittèrent le bal, et, dans la voiture de son amie, Annette resta sombre sans consentir à prononcer un mot.

    XIII.

    Maintenant que nous avons soulevé le voile qui cachait la vie et le vrai caractère de Monsieur d'Affrey, il nous faudra retourner un instant en arrière. Comme on sait, elle avait commencé par aimer Maurice. Ce n'était pas par amour qu'elle l'avait épousé; elle l'avait toutefois aimé tout de suite. La poésie de l'isolement heureux s'était révélée à elle sur le lac de Genève, elle s'était sentie sous un charme inconnu, elle avait bu avidement à la coupe dorée encore écumante, elle avait savouré les ivresses. Maurice l'aimait tellement qu'elle avait trouvé dans le mariage bien plus qu'elle n'avait jamais rêvé. Sa petite tête était toujours en mouvement; elle se plaisait à égarer son imagination par les sentiers inconnus. D'abord, le succès lui avait paru bien désirable, la manière mondaine de tout voir, excellente. L'exemple de ses amies avait eu sur elle une forte influence. Ses instincts la guidaient; elle calculait bien et raisonnait peu. Séduite par l'idée d'une haute position, elle aurait accepté M. de Prillet, si elle n'avait bien vite reconnu en lui un de ces hommes insupportables avec qui on est obligé de lutter de front. Alors, voyant l'incertitude de son avenir, elle avait donné sa main à Maurice, pour lequel elle ne ressentait que de la sympathie amicale. Mais l'amour se révéla à elle; dans sa nouvelle vie, elle trouva bien plus que ce qu'elle croyait y trouver, et pendant quelques temps elle comprit la vanité des jouissances sociales, comparées aux extases divines de la passion. Et le rêve devint toujours plus beau, et le bonheur s'accentua toujours plus dans leurs doux vagabondages à travers l'Italie. Mais, de retour à Paris, elle était entrée dans le monde, et alors les étrangetés du caractère de Maurice, ainsi qu'elle les appelait, s'étaient augmentées, comme nous l'avons vu. Nous savons déjà combien elle était agacée, troublée même quelquefois, par l'idée que son mari avait un secret impénétrable pour elle et par le sentiment de l'impossibilité où elle se trouvait de jamais connaître Maurice complètement. Alors, l'ennui, le terrible ennui des femmes de sa nature, s'était lentement emparé d'elle; de légers caprices lui étaient venus ; elle avait vu autre chose. N'ayant point d'enfants, et l'antipathie de son mari pour le monde la poussant par esprit de contradiction à s'y plonger plus encore qu'elle même aurait aimé à le faire, elle abandonna de plus en plus les douces et tranquilles habitudes des premiers temps. Plus elle s'enfonçait dans la vie brillante et plus Maurice devenait maussade. Dès les premiers jours à la campagne chez les Roquiers, elle avait acquis des certitudes qui lui avaient manqué jusque-là; des lueurs s'étaient faites dans son esprit. Trouvant Maurice changé et ne se doutant point qu'il l'était surtout par sa faute à elle, son coeur s'endurcit un peu, ses premières idées lui revinrent en tête, ses anciens rêves d'ambition la reprirent. Au milieu du luxe solide qui l'entourait, dans cette vie de plaisirs qui semblait flotter au hasard, mais qui, en réalité, était profondément épicurienne, elle répétait sans cesse : Voilà la véritable existence. Elle se surprit même à sourire un peu d'elle même, en pensant à la poésie trop pastorale de la petite villa de Coppet. Et Henri de Roquiers lui apparut bien vite comme la personnification de cette vie supérieure, qui seule lui sembla la bonne et la vraie. D'abord fascinée par les grandes manières et par la suprême élégance du viveur raffiné, elle se prit tout naïvement à l'admirer. De son côté, il s'aperçut assez promptement qu'il excitait au moins sa curiosité. Il l'entoura alors d'habiles manoeuvres. Maître chez lui d'arranger les choses à sa fantaisie, il put se procurer des occasions de voir Annette seule, comme par hasard. Sans le vouloir, M. Rhymer lui devint très-utile, en lui servant de chandelier. On voyait le jeune Anglais faisant la cour à Mme d'Affrey, c'était dans l'ordre; on n'avait plus besoin de rien. L'amphitryon semblait trop occupé de sa maison, de ses hôtes, des parties à arranger, des chevaux, pour qu'on le soupçonnât d'autre chose, malgré sa réputation. Il causait gaiement avec Annette comme avec les autres dames. Comme toujours, les doutes tombèrent à faux. Maurice, comme nous l'avons dit, avait naturellement montré de la sympathie pour Henri et avait toujours été un peu froid avec le brillant officier des Guards. Dans l'esprit de Mme d'Affrey il se faisait un travail étrange. Comme son admiration pour M. de Roquiers allait croissant d'une manière qui l'effrayait un peu, elle ne pouvait s'empêcher de faire des comparaisons entre lui et son mari, qui n'étaient pas à l'avantage de ce dernier. La nature d'Henri, son caractère insouciant et résolu, sa beauté irrégulière, mais fascinatrice, son courage physique et moral, son genre d'esprit, son air froid et sûr de lui-même, le lui montrèrent comme un type de perfection. C'était, selon elle, l'idéal du gentilhomme. Une voix intérieure lui murmurait même quelquefois que c'était son idéal à elle, l'idéal qu'elle avait parfois rêvé sans arriver à en évoquer l'image, et qui maintenant surgissait sur son passage en toute réalité. Quelle différence avec Maurice, indécis, tranquille, pensif et malade imaginaire, comme elle le croyait, car elle comprenait peu les inexplicables malaises des personnes trop nerveuses. Et puis il était comme frappé parfois par de subites détresses, souvent maussade, avare, terre à terre, prudent à l'excès, taciturne, incompréhensible. Et quel changement s'était déjà opéré en lui depuis les beaux jours de Coppet! Ses préjugés étaient les plus ridicules du monde, ses idées bien étroites; si on l'eùt laissé faire il aurait voulu vivre comme un ours. De plus, ce qui déjà lors agaçait Annette, c'était le côté mystérieux de son caractère, le secret qu'il devait avoir et qu'elle ne parvenait point à découvrir. Comment vivre avec quelqu'un qui ne veut point vous accorder toute sa confiance.^ Elle s'imaginait qu'il ne la traitait pas comme son égale, qu'il se croyait bien supérieur à elle et forcé de s'abaisser un peu en lui parlant, pour être à sa portée, et cette idée la rendait furieuse, car elle se croyait deux fois plus intelligente que lui. Annette s'était ainsi trouvé des excuses, bien qu'elle sentît au commencement qu'elle avait tort, qu'elle agissait mal, rien qu'en permettant à M. de Roquiers de parler comme il le faisait. Dans l'atmosphère même de la maison dont nous parlons il y avait quelque chose qui devait pousser Mme d'Affrey sur le chemin de la première faute. Écoutant les discours de ses nouvelles amies, de Mme de Tournay surtout, elle entendait à chaque instant une de ces phrases qui sont des révélations. Quelquefois un seul mot suffisait. Elles lui montrèrent tout un monde presque nouveau ; elles lui débitèrent des théories d'un si élégant cynisme, avec tant d'esprit, elles lui dessillèrent les yeux sur tant de choses, qu'elle ne put s'empêcher de les écouter en rêvant. C'était en réalité dès ce moment qu'Henri de Roquiers avait vaincu. Lorsqu'on revenait, à la brune, d'une longue promenade en voiture, pendant que Mme d'Affrey semblait écouter avec attention les phrases banales que M. Rhymer lui disait à demi-voix, elle admirait, silencieuse, la façon magistrale dont M. de Roquiers conduisait ses quatre chevaux. Le soir, dans le salon, où régnait une assez grande liberté, tandis qu'elle répondait machinalement aux questions qu'on lui adressait, elle prêtait la plus grande attention aux paroles du maître de la maison, qui causait à haute voix des cancans politiques du département, ou sur n'importe quel autre sujet qui n'aurait pas dû l'intéresser le moins du monde. Dès les premiers jours elle s'était surprise elle-même, bien souvent, le regardant à la dérobée. Elle songeait alors à tout ce qu'on racontait de lui, et comprenait que ce qu'on disait devait être vrai. C'était en effet un de ces hommes à l'air froid, dont toute la physionomie et l'attitude expriment cette force irrésistible de résolution qui n'est pas exempte de douceur. Il avait les traits fins, quoique irréguliers, les yeux clairs et perçants, les cheveux et la barbe presque blonds; il possédait cette grâce particulière, cette sveltesse calme et élégante des mouvements que n'acquièrent que ceux qui, ayant la beauté, la cultivent par les exercices du corps et une certaine étude continuelle. Cette préoccupation était si habilement cachée, que personne ne paraissait moins affecté que lui; ses habits, très-recherchés, semblaient d'eux-mêmes s'être moulés sur sa personne. Les premières fois qu'ils se parlèrent sans témoin, ce fut par hasard. Toutes les nouvelles idées qui déjà la troublaient prirent une étonnante réalité dès qu'elle entendit le langage qu'il lui tint. Tous les anciens rêves ambitieux que l'amour de Maurice lui avait fait oublier s'emparèrent de nouveau de son imagination. Puis, plus tard, lorsqu'elle fut obligée de s'avouer qu'en rencontrant M. de Roquiers elle avait un peu aidé le hasard, elle se sentit coupable; mais, de l'idée même de la faute, elle sentait surgir en son coeur une joie mauvaise. Elle s'était aventurée vers l'inconnu, poussée par l'éternelle curiosité d'Eve, attirée par un charme enivrant, se sentant forte et maîtresse d'elle-même. Gaiement elle avait suivi l'étroit sentier, dangereux et fleuri, cédant à la double volupté de la crainte et des parfums; puis, tout à coup elle avait senti que sur la pente glissante elle n'était plus sure de pouvoir s'arrêter, et elle éprouva le vertige du précipice. Forte de la science de la vie, que déjà elle s'imaginait posséder tout entière, elle s'était bien promis à elle-même de ne pas croire à tout ce qu'il lui disait; mais un jour elle s'aperçut qu'une peur tout opposée s'emparait d'elle, et qu'elle craignait de ne pas croire. Alors elle se demanda si elle l'aimait. Ce n'est pas qu'elle se fît trop d'illusions sur lui. Elle voyait parfaitement le danger, mais une voix secrète lui disait que déjà peut-être il était trop tard pour le fuir; une autre voix, plus lointaine, presque indistincte, semblait murmurer: Pourquoi? Et à chaque heure elle voyait son mari sous un jour moins favorable, tandis que le charme exercé sur elle par Henri croissait rapidement. Il l'avait devinée, et savait parfaitement quels étaient les meilleurs moyens de séduction. On comprendra maintenant l'excessive frayeur d'Annette lorsque Maurice, heureux de son apparente innocence, la surprit tout à coup, au retour d'un rendez-vous manqué par un hasard quelconque — ainsi que nous l'avons raconté. Annette avait-elle été sincère lorsqu'elle avait proposé à son mari de partir. - Nous ne pouvons le dire, mais il est certain que, quand ils durent réellement quitter la villa, où une nouvelle vie avait commencé pour elle, ce fut avec un douloureux sentiment de regret et de rage qu'elle se plia à cette nécessité. Un assez long temps se passa sans qu'elle pût revoir Henri de Roquiers, et elle s'aperçut qu'elle en souffrait bien plus qu'elle n'aurait cru. Elle finit même par s'imaginer qu'elle était profondément malheureuse. Quoiqu'elle ressentît- encore une grande affection pour Maurice (et ceci semblera bien contradictoire), elle se persuada peu à peu qu'elle s'était sacrifiée en répousant; de laces mélancolies qui affligèrent Maurice sans qu'il pût les comprendre, et les changements qu'il remarqua en elle et qui le troublèrent. Enfin elle revit M. de Roquiers. L'intimité d'Annette et de Monsieurs de Roquiers justifiait tout; cependant il fallait avoir de grands ménagements. Il sera aisé de comprendre maintenant combien Mme d'Affrey ressemblait peu, au moral, à la femme angélique, droite et sincère dont elle était au physique l'image vivante. Annette manquait totalement de cette seconde vue du coeur que quelques femmes possèdent. Une fois qu'une idée s'était emparée d'elle, il lui fallait la mettre en exécution, ou au moins la connaître; elle en était possédée. Ses désirs étaient violents, ses caprices impérieux; ses changements peu rapides, mais profonds. Tout en elle partait de la tète ; le sentiment ne venait qu'à la suite du reste; elle devait s'égarer toujours par l'imagination, car son cerveau travaillait sans cesse. Ces natures sont bien dangereuses. L'impulsion y est subite, quelquefois la mise en effet presque immédiate. Sa curiosité était insatiable. Elle était surtout avide de savoir; ensuite elle voulait vivre. Nous avons dit, rapidement, et en laissant les détails de côté, comment Mme d'Affrey était entrée dans une nouvelle phase d'existence, après un peu plus d'un an de mariage. On devinera ainsi facilement sa véritable vie. La liaison avec Henri de Roquiers s'était continuée à Paris, à travers tout ce que nous avons précédemment raconté. Ils ne pouvaient toutefois se voir trop souvent; il y eut même de longues interruptions. Malgré l'extrême discrétion de M. de Roquiers, on avait fini par soupçonner quelque chose, mais très-vaguement. Déjà, longtemps avant cette soirée dont nous avons parlé plus haut, Mme d'Affrey s'était aperçue d'un changement d'Henri à son égard. Il tâchait, sous mille prétextes, de la voir moins. Alors, blessée dans son amour et dans sa vanité, elle commença la lutte ; mais il n'eût pas été difficile de prévoir qui devait vaincre dans ce duel inégal. La plus grande faute de Mme d'Affrey fut de permettre bien légèrement au beau Luzières de lui faire sa cour; elle offrit ainsi à Henri le prétexte que peut-être il cherchait. Depuis quelque temps déjà il feignait de douter d'elle et lui faisait des observations. Elle, dédaignant les concessions, n'avait rien changé à sa conduite. Dans l'entrevue décisive, au bal, Henri eut la victoire. Elle resta brisée, les sentiments les plus contraires agitant son âme, sentant qu'elle traversait une crise, croyant que tout s'écroulait autour d'elle, et elle, si grande actrice quelquefois, en arrivait presque à ne plus savoir dissimuler. Elle se trouvait, au moment dont nous parlons, dans une situation bien douloureuse, atteinte dans sa passion, dans son amour-propre, dans sa fierté. Le sort se mettait contre elle; son habileté instinctive échouait, elle se sentait vaincue. Il se mêlait de la rage à sa souffrance réelle. Regardant en arrière, elle avait des remords; elle était frappée par le sentiment cruel de l'impuissance. Les doutes de M. de Roquiers étaient-ils sincères ou feignait-il la jalousie pour couvrir l'ennui? Cette dernière supposition surtout rendait Annette furieuse. Il était cependant vrai que, par légèreté et par vanité, elle avait permis à M. de Luzières de lui faire la cour, mais elle s'en repentait amèrement et trop tard. Et du reste, les doutes d'Henri, sincères ou non, étaient-ils faux? Quels avaient été les mots, certes pleins de signification, qu'il avait prononcés à l'oreille d'Annette, ce soir décisif, au bal, en la quittant?

    XIV.

    Madame de Tournay avait fait, par hasard, la connaissance d'Alfred Talvet. Annette, qui ne le savait pas, fut très-surprise de rencontrer chez son amie l'homme mystérieux qui avait refusé de lui être présenté, l'ami de Maurice, que par sa faute à elle, il avait cessé de voir. C'était quelques jours avant le bal chez Mme de Roquiers. Annette fut très-aimable et un peu railleuse, comme une femme qui se sait mal jugée et méconnue, et qui veut plaire et prendre sa revanche. Alfred, de son côté, excessivement poli, un peu froid, s'informa de Maurice avec le plus grand intérêt, parla comme il le devait et se leva pour saluer aussitôt qu'il le put, sans trop d' affectation. Mais il s'en alla tout pensif, et rentré chez lui. il resta longtemps immobile à la même place, songeant à la rencontre inattendue, et renvoya son modèle. Jusqu'alors, il n'avait jamais vu Monsieur d'Affrey que de loin; maintenant il avait pu admirer sa beauté et son élégance, remarquer le son particulier de sa voix, ses manières, l'étudier un peu et tâcher de la deviner. Connaissant Maurice à fond et ayant reçu ses premières confidences, il fut tout de suite frappé par la ressemblance d'Annette avec Mme Verdière, bien qu'il ne l'eût jamais vue. Cela lui sembla merveilleux, mais cela était. En même temps il avait surpris en elle quelque chose d'inexplicable qu'il n'aimait pas; son accent était sincère, mais il aurait incliné à ne jamais croire ce qu'elle disait. Plus que jamais il s'applaudissait de n'avoir point voulu la connaître; mais, en revanche, son affection pour Maurice, assoupie quoique profonde, se rajeunissait dans son coeur. Se reprochant d'avoir été trop oublieux, il se sentit pris d'un grand et nouvel intérêt pour son ami, et d'une forte curiosité à l'égard de sa femme. Il avait déjà entendu parler d'Annette assez légèrement. La presque certitude que Maurice ne pouvait être heureux avec elle le tourmentait souvent. Mais il voulait rester à l'écart, dans une parfaite neutralité, et puisqu'il ne voyait plus son ami, il refusait de s'occuper de sa vie. Et il ne pouvait se défendre de haïr presque la femme qui avait brisé les liens d'amitié entre lui et Maurice. Ensuite le genre de vie que menait Mme d'Affrey, son intimité avec Mme de Tournay, son allure, le type même de sa beauté, lui donnaient des doutes sur elle. Il avait compris, par sa manière, qu'elle voulait le subjuguer. Pourquoi n'avait-elle pas été très-froide et simplement polie avec lui? elle l'aurait du, puisque lui-même avait presque impoliment refusé de la connaître. Il se promit d'éviter toutes les chances de la revoir. Ces pensées l'obsédèrent. Le lendemain il était encore à réfléchir sur la vie de Maurice, qui tout à coup excitait sa curiosité au plus haut degré. Comme tous les jours, il s'était mis au travail, mais son esprit ne suivait pas ses mains. Il posa ses pinceaux et se mit à la fenêtre. Il avait changé de logement et demeurait maintenant dans une très-vaste maison du boulevard de Clichy, au quatrième étage, et avait un atelier un peu moins grand, mais bien plus confortable que celui qu'il avait quitté. Depuis quelques instants il regardait les passants machinalement, lorsqu'on frappa à sa porte. Il alla ouvrir. Il faillit laisser choir d'étonnement la palette et les pinceaux qu'il tenait à la main, lorsqu'il reconnut Mme de Tournay et Monsieur d'Affrey. Elles entrèrent avec un léger froufrou d'étoffes et répandant un subtil parfum d'élégance, rieuses et feignant l'embarras. Le prétexte de Mme de Tournay était tout trouvé : elle venait voir un petit tableau que son mari avait commandé au peintre, et qui devait être presque achevé. Monsieur d'Affrey l'avait accompagnée, pour qu'elle ne se compromît pas. Annette se récria, protesta qu'on l'avait traînée de force, qu'elle ne se pardonnerait jamais d'être venue, et que, certes, M. Talvet ne saurait l'excuser. Un quart d'heure après. Monsieur de Tournay était assise à la fenêtre, très-occupée à feuilleter un album de vieilles estampes, tandis que le peintre et Annette causaient dans un coin avec une certaine animation et presque à voix basse. Permettez-moi, madame, de répondre par une question, disait Alfred. Comment se fait-il que peu à peu, depuis son mariage, les liens d'amitié qui nous unissaient, moi et Maurice, se soient défaits?
    — Vous voulez dire que c'est ma faute? Et cependant je ne pouvais pas vous forcer à venir chez nous. Non, ne le niez pas, vous aviez des préventions contre moi.
    — Je serai sincère; pas contre vous, madame, mais pour Maurice, j'en avais contre le mariage en général.
    — Ceci doit dépendre du secret de Maurice que je n'ai jamais pu deviner; ce secret influence toute sa vie, vous seul devez le savoir. » Alfred répondit avec l'accent le plus convaincu: « Je vous assure que je ne sais rien, absolument rien. » Monsieur d'Affrey eut un sourire. Elle reprit : Je vous demande bien pardon, mais il m'est impossible de vous croire. Maurice a des qualités incontestables, mais de bizarres défauts en même temps. Vous ne savez donc rien ? Vous ne vous doutez pas des changements qui se sont faits en lui. Il a toujours eu, n'est-ce pas, un besoin excessif de solitude et des accès de mélancolie? Si vous pouviez vous vous imaginer à quel point tout cela est augmenté !
    — Vraiment!
    — Mais cela n'est encore rien. Depuis quelque temps il s'absente souvent, pour des journées entières, sous les prétextes les plus invraisemblables. Où va-t-il? Que fait-il ? Je l'ignore. Mon caractère n'est point jaloux naturellement, mais avouez qu'une pareille conduite, surtout de la part d'un homme comme lui, ferait naître des doutes dans l'âme de la femme la plus confiante. Il ne s'intéresse plus à rien, ne s'occupe plus, s'ennuie de tout. On le dirait obsédé par une pensée, douce quelquefois, quelquefois poignante. Il doit donc avoir un secret. Maintenant je ne doute plus : il me sacrifie à une autre c'est clair. Elle n'est pas ici, et il va la voir de temps en temps. Il est impossible que ce ne soit pas. Et maintenant, me croyez-vous toujours heureuse? Car je l'aime toujours. Je donnerais n'importe quoi pour savoir la vérité; je préférerais la vérité, si cruelle qu'elle puisse être, à l'horrible angoisse du doute, Pour faire comprendre l'effet que les paroles de Mme d'Affrey pouvaient produire même sur un homme aussi mal préparé et aussi peu crédule qu'Alfred, il faudrait pouvoir rendre l'accent dont elles étaient prononcées et le geste et les regards qui les accompagnaient. Elle avait su, par le son même de sa voix, donner l'expression de la femme délaissée qui ne veut pas dire toute sa douleur. Alfred se sentait ébranlé; mais un instinct l'avertissait qu'il ne fallait rien dire, et ils parlèrent encore sans qu'il fit la moindre révélation sur le passé de son ami. Mme d'Affrey s'apercevait que sa visite un peu étrange serait aussi inutile. Elle taquina encore le peintre sur son obstination à ne pas la voir et sur ses préventions contre le mariage de Maurice. « Lorsqu'il a voulu se marier — avait encore dit Alfred — j'ai tâché doucement de l'en détourner, je le confesse ; car je croyais que le mariage serait pour lui le renoncement à sa tranquillité, la lutte peut-être, l'entrée dans l'inconnu certainement. Il y avait, si vous le voulez, de l'exagération dans ces idées; jamais cependant je ne revins sur ce sujet dès que le mariage fut décidé.
    — Mais, encore une fois, pourquoi avez-vous préféré ne plus le voir, plutôt que de me connaître?
    — Pour plusieurs raisons très -simples. Je n'aime pas le monde ; le travail m'absorbe et je ne crains pas la solitude. Ma société, celle que je vois de temps en temps, est fort peu la vôtre. Maurice aussi vivait très-seul quand je le voyais souvent, et notre genre de vie n'était pas aussi différent qu'aujourd'hui. Votre monde m'ennuie et m'effraye un peu. Inutile de vous dire pourquoi, car vous le connaissez et vous êtes intelligente.
    — Oh! vous n'avez pas tort, dit Mme d'Affrey, devenue pensive.
    — Je n'ai pas voulu m'y mêler et j'ai bien fait. Ensuite, le mariage d'un ami est chose grave. Les liens d'amitié restent difficilement les mêmes et bien des dangers peuvent les menacer. Voilà pourquoi j'ai donné raison à Maurice quand il m'a dit qu'il viendrait plus rarement et pourquoi je n'ai rien fait et me suis résigné quand il n'est plus venu du tout. La vie mondaine est quelquefois bien étrange. Vous avez des façons toutes spéciales de considérer les faits; on a inventé un langage qui sert à appeler les choses autrement que par leur nom. Et, avouez-le, la position d'ami du mari est quelquefois une bien fausse position.
    — Vous êtes sévère.
    — Moi? Pas du tout, mais je suis peut-être trop franc. Je sais que maintenant Maurice a pris toutes vos habitudes, peut-être toutes vos idées, et cette vie n'était pas celle qu'il lui aurait fallu autrefois; mais c'est votre grâce, madame, qui doit avoir accompli un tel changement. Je vous en félicite.
    — Comme vous raillez ! Il y a pis que de l'ironie caché sous vos paroles. Je crains que vous n'ayez de moi la plus mauvaise idée... Et ma visite ne doit certes pas vous en donner une meilleure.
    — J'en remercie votre curiosité, madame. » Mme  Tournay avait deux ou trois fois interrompu le dialogue pour faire des questions sur les esquisses qu'elle regardait. Elle se leva et fit quelques compliments au peintre. Annette se sentait un peu embarrassée. On prononça, de part et d'autre, plusieurs phrases banales. Enfin elles se disposèrent à quitter l'atelier. « Adieu, grand artiste, et excusez -nous de vous avoir dérangé de vos travaux, dit Mme de Tournay.
    — Pourquoi ne viendriez-vous point maintenant faire une visite à Maurice? dit Annette. Il vous verrait avec joie et vous présenterait à moi, qui vous tirerais ma plus belle révérence, ce qui serait assez piquant, ne trouvez-vous point.
    — Je vous remercie, madame.
    — Mais viendrez-vous ?
    — Peut-être. » Et les deux dames sortirent. Au bas de l'escalier elles s'arrêtèrent un instant et M. de Luzières, qui passait par hasard, les vit et entra en disant : « Je flaire un mystère. N'est-ce pas, mesdames ? » (jg Tournay remonta jusqu'au premier étage, croyant avoir perdu quelque chose, et Annette sortit seule avec Luzières. Elle ne se doutait certes pas, en cet instant, des conséquences qui suivraient cette étourderie. Comment aurait-elle pu s'imaginer qu'Henri de Roquiers, qui ne sortait presque jamais des quartiers les plus élégants, passerait par le boulevard de Clichy au même instant, et les verrait?

    XV.

    Il sembla à Mme d'Affrey que tout finissait, lorsqu'elle sentit qu'Henri lui échappait. Elle n'aimait plus son intérieur. M. de Roquiers était devenu pour elle le point central de la vie. Les apparences étaient contre elle ; ayant mal joué, elle avait perdu, et il n'y avait plus aucun moyen de reprendre ce qu'elle sentait lui glisser hors des mains. Son individualité complexe s'explique difficilement. Plusieurs sentiments contradictoires luttaient souvent en elle; dans son cerveau les pensées se poussaient et elle se laissait aller à des impulsions dont elle ne se souciait pas de deviner les causes. Pendant ce temps, Maurice s'était de nouveau enfoncé dans ses pensées, et, petit à petit, en était arrivé à sentir de Téloignement pour sa femme. Il croyait enfin voir son véritable caractère, il s'apercevait qu'il s'était trompé, il la comparaît à Vaut?^e. et tristement il sentait qu'il l'avait aimée d'une manière différente, et qu'il commençait à l'aimer moins. Elle avait eu bien souvent des mots qui, à son insu, l'avaient blessé; elle jugeait les choses à un point de vue opposé au sien ; elle approuvait souvent les arrêts du monde, qui pour lui étaient injustes et faux. Une fois, par exemple, une ancienne amie d'Annette était venue pour la voir. Elles s'étaient quittées jeunes filles, puis l'amie avait épousé un comte hongrois qui l'avait rendue horriblement malheureuse. Enfin, elle avait fini par se compromettre et avait vécu en exil, dans la solitude et la pauvreté, avec l'homme qu'elle avait voulu épouser et que sa famille avait refusé. Il était mort; et elle était retournée à Paris, seule, n'ayant plus personne, et s'était alors souvenue de son ancienne amie. Annette refusa de la voir; elle qui se promenait tous les jours dans la voiture de Mme de Tournay, elle lui ferma sa porte, « car, franchement, on ne pouvait recevoir une femme de ce genre. » Cet incident laissa à Maurice une impression pénible, et si profonde, qu'elle eut une très grande influence sur tout ce qui arriva plus tard. Et à chaque instant il survenait ainsi de petits événements, assez insignifiants en apparence et que Mme d'Affrey oubliait bien vite, mais qui se gravaient dans la mémoire de Maurice et lui remplissaient le coeur d'amertume. Il s'enferma de nouveau en lui-même. La conduite d'Annette ne lui inspirait pas de doutes; il était bien loin de s'imaginer la vérité. Il la croyait seulement légère et mondaine, et s'apercevait s'être trompé dans le jugement qu'il avait naguère porté sur elle. Depuis que Mme Voilier était venue habiter l'appartement au-dessus de celui occupé par sa lîUe, Maurice avait eu de nouvelles raisons pour se plaindre de son chez soi. Il avait pu entrevoir la nature et le caractère de la grosse dame, sous la couche épaisse de bonhomie et d'enjouement que tout le monde voyait. Entre elle et sa fille il y avait peu de ressemblances apparentes, au physique et au moral, mais en réalité elles se trouvaient toujours merveilleusement d'accord en toutes choses. Leurs idées, leurs jugements, leurs goûts étaient les mêmes. On comprenait facilement qu'en toute occasion elle serait toujours du parti de sa fille contre n'importe qui et quand même. Elle l'idolâtrait et revivait en elle. Et souvent Mme Voilier avait fait des observations à son gendre. Dans les questions d'argent, d'affaires, elle avait vaillamment soutenu la cause de sa fille; elle avait encouragé tous ses caprices, renchéri sur ses exigences. Peu à peu elle en était arrivée à trouver à son gendre tous les défauts possibles; quoique elle prétendît l'aimer comme son fils, elle ne lui épargnait ni les petits sermons, ni les rebuffades, ni les malignités de son ironie transparente. Rien ne lui semblait plus agréable que de se moquer de Maurice et de le taquiner désagréablement. Quelquefois, elle se contentait de soupirer ou de hocher la tète d'une façon significative. Dans certains moments elle ne faisait qu'embrasser sa fille et la pressait contre son sein, en regardant Maurice de travers. Mais c'était du jour où les absences de son gendre avaient commencé, qu'elle s'était crue en droit de le traiter presque comme un ennemi. Ces absences devinrent alors plus fréquentes et de temps en temps plus longues. Où allait-il.— Annette avait-elle raison de s'imaginer, ou au moins de dire qu'elle avait une rivale. Les premières fois il avait cherché des prétextes plus ou moins vraisemblables, puis il s'était contenté d'annoncer son départ la veille, et avait fini par s'en aller de grand matin, sans rien dire. Annette ne lui faisait plus de questions et se posait déjà en femme outragée et trop fière pour connaître la vérité. Il se levait à l'aube, tout doucement, presque avec mystère, et sortait à pied. A une certaine distance de chez lui, il hélait le premier fiacre qui se trouvait sur son passage, et se faisait conduire à une gare. Il montait en wagon, tâchant d'être seul et regardant autour de lui, et une demi-heure après, descendait à la petite station de S. Là il déjeunait dans un méchant café, puis s'en allait lentement, à pied, par un chemin bien connu. Tout en marchant avec la nonchalance d'un flâneur, il avait un but bien défini ; ce chemin, tout pareil aux autres pour un passant quelconque, avait pour lui un charme, une puissance étrange, celle de le reconduire vers son passé. En allant tranquillement tout droit devant lui, il rebroussait la route de sa vie. A chaque pas qu'il faisait, il sortait de la réalité, du présent, et s'enfonçait dans le souvenir, dans le rêve. Mais quand il arrivait à la grille qu'il ouvrait d'habitude avec une légère pression, quand il voyait les arbres anciens et le toit bien connu, et, à travers le feuillage devenu plus touffu, les fenêtres qui semblaient le regarder; quand il suivait la petite allée que les herbes folles commençaient à envahir et qu'il sentait le gravier bruissant sous ses pieds, avec un certain son particulier qui lui semblait presque musical, le rêve devenait subitement une vérité, le passé revivait, et c'était le réel qui s'évanouissait et se perdait dans les demi-teintes de l'oubli. Oui, qui l'aurait suivi, s'attendant à un rendez-vous, aurait été bien étonné de le voir passer de longues heures tout seul dans un jardin désert. C'était du jour où les côtés antipathiques de sa femme s'étaient clairement révélés, où leurs caractères trop différents s'étaient heurtés, où Annette, toujours plus préoccupée de sa vie extérieure, était devenue plus maussade et plus froide avec lui, que ce mot si doux et si mélancolique: Mestières. avait fait briller ses lettres aux yeux de Maurice. L'idée d'y retourner encore une fois, de revoir ces arbres, ces allées, cet endroit où il avait laissé son âme et son bonheur, tout ce qu'il avait cru vainement retrouver, devint une idée fixe. Il y alla une fois, et alors il y retourna. Là il trouvait le repos, le calme, le doux et triste parfum de la joie passée, tout ce qu'il n'avait plus chez lui. De retour à la maison, il lui fallait d'abord faire face aux colères, aux insinuations, aux impertinences de sa belle-mère, et y répondre de son mieux. Puis, en revoyant sa femme, qui ne lui parlait pas et prenait un livre, il profitait de ce qu'il n'était pas vu pour la contempler. Sans le savoir, elle prenait souvent des poses tellement identiques à celles d'Anna, qu'après s'être plongé dans ses souvenirs, il continuait d'oublier tout et regardait sa femme comme l'incarnation de son rêve. Mais elle se tournait, lui disait un mot désagréable, et le charme était rompu. Que de fois, lorsqu'elle était restée longtemps, une broderie à la main, silencieuse, ressemblant à Mme Verdière d'une façon à faire croire aux revenants, dans une de ces attitudes qu'elle aimait, il lui en avait voulu de s'être levée tout à coup, et, en bougeant, d'avoir brisé son illusion ! A l'époque de sa rupture avec Henri de Roquiers, Maurice s'était aperçu que sa femme était extraordinairement troublée ; il la voyait inquiète, nerveuse, malade. Arrivé à la période d'indifférence morne, il n'avait pas même cherché à pénétrer la cause de son trouble. Mais, un peu plus d'un mois s'étant écoulé, il remarqua un nouveau changement. Elle avait retrouvé toute son activité, son entrain, elle avait repris sa vie occupée d'amusements, et paraissait presque fiévreusement gaie. Dans son visage pâli, ses yeux resplendissaient d'un nouvel éclat. Quelquefois, lorsqu'il l'observait à la dérobée, s'abîmant en contemplations devant elle, en se grisant des souvenirs de Vautrey il était subitement frappé, un peu effrayé, par une expression inconnue, presque méchante, que sa physionomie prenait. Cela ne durait qu'un instant, mais pendant cet instant il ne la reconnaissait plus. Quelque chose se passait en elle qu'il était impossible de deviner. Le temps avait été pluvieux et triste pendant huit jours, puis un matin le soleil était revenu, annonçant une de ces journées de printemps qui semblent une promesse de la joie éternelle. Maurice avait été empêché de s'absenter à cause de la pluie; à peine vit-il le ciel bleu à travers les vitres, quïl s'esquiva et partit pour son pèlerinage habituel. Jamais comme ce jour-là il n'avait senti le charme lointain qui s'exhalait pour lui au milieu de la fraîcheur verdoyante et tranquille de ce jardin. C'était comme un écho de parfums. L'oubli enveloppait pour lui toute la réalité; depuis longtemps il ne connaissait aucune joie comparable en douceur à la divine mélancolie qui remplissait tout son être, lorsque assis au pied d'un arbre il regardait les feuilles, les fleurs, les branches et les troncs, les allées, les pelouses, la maison vide, toutes ces choses dont chacune lui parlait un langage particulier, sunissant comme dans un choeur d'une suavité infînie. En ce lieu qui lui rappelait un bonheur perdu, il ne ressentait plus aucune douleur. Une immense sérénité se faisait dans son âme. Les soucis qu'il avait laissés derrière lui et qu'il retrouverait bientôt, les mécomptes, les ennuis, les injustices cachées du sort, il ne se souvenait de rien, il n'y pensait plus. Son rêve devenait sensible, ses pensées vivantes; mais aucune réalité vulgaire ne s'y mêlait. De son passé même il ne restait que la poésie. Aucune idée trop positive ne pouvait se faire jour dans son imagination ; aucun doute pratique, aucune question, aucune hypothèse ne lui traversait l'esprit. Les heures s écoulaient très-lentement, mais sans qu'il s'en aperçût. Une seule idée, au fond, le remplissait, et cependant sa rêverie était infinie. Autour de lui souriait la nature toujours jeune, toujours belle et vivifiante. Et tout ce qu'il voyait avait pour lui une signification particulière; il s'en dégageait quelque chose d'inexprimable, un sentiment plus vrai qu'aucune vérité entrevue, doux et éternel. Ce qu'il sentait alors ne pouvait se perdre, ni se briser par une force humaine, ni finir. Dans l'incertitude de la vie, tous peuvent trembler pour leur bonheur; mais rien ne pouvait lui enlever le souvenir qui le remplissait, surgissant devant lui avec la réalité d'une évocation. La maison et le jardin avaient subi peu de changements. On l'avait vendue; les nouveaux maîtres n'y venaient qu'en automne. Maurice s'était fait un ami du jardinier, homme simple et paisible, qui avait peut-être deviné le secret de ses visites solitaires, et qui s'inclinait respectueusement devant lui, et ne lui adressait que rarement la parole, sans jamais lui faire de questions. Tout avait été entretenu à peu près dans le même état. En plusieurs endroits cependant le branchage était plus touffu, les arbres avaient grandi et obstruaient presque quelquesunes des allées plus étroites. La pelouse qui s'étendait devant la maison entourée de grands arbres faisant coulisse et la masquant à moitié, était toujours émaillée de fleurs; mais dans quelques coins plus cachés, la flore étrange de la végétation libre avait follement poussé, dans son désordre virginal. Toutefois la physionomie de l'endroit était restée la même. Il n'avait jamais voulu entrer dans la maison, il ne s'en approchait même pas; voyant ces volets fermés, il s'imaginait les chambres remplies d'un silence sacré qu'il ne fallait point troubler. Il préférait marcher dans les sentiers verdoyants, se coucher sur la mousse, sentant son coeur se gonfler rempli d'amour tandis que son être tout entier entrait en douce communion avec les choses extérieures. Souvent il s'asseyait sur ce vieux tronc d'arbre, coupé à ras de terre, où il avait vu, pour la seconde fois, une jeune fille qui lui avait semblé une apparition; mais à présent une seule image était devant ses yeux. Aucune tristesse n'existait pour lui sous les ombres de ces vieux arbres. Et cependant chaque coin de ce jardin lui rappelait un instant de son bonheur; tout lui parlait un langage presque défunt; même le mur de clôture, tout crevassé, qu'on entrevoyait ça et là, même les grands piliers carrés qui flanquaient la grille, même les fleurs qu'autrefois ils avaient cueillies ensemble et qui toujours avaient refleuri à la même place. Mais de tout cela, pour lui qui avait maintenant connu les misères de la vie trop réelle, il ne sortait qu'une mélancolie sereine, sans amertume. Durant ces années de solitude, en venant là, il aurait, senti la piqûre du regret, le poids de l'irréparable. Mais maintenant qu'en y retournant il s'enfuyait des nécessités de l'existence, maintenant que le temps avait fait ressortir la poésie de sa douleur et jeté sur les événements la véritable teinte, il sentait au contraire une consolation ineffable; et quelque chose d'étrange, d'inexprimable, se faisait jour tout au fond de sa conscience, quelque chose qui ressemblait presque à de l'espoir. Sa pensée, liée à tant de choses, à tant de détails, brisait ses liens et se perdait dans l'infini. Pendant longtemps, comme nous l'avons dit, lorsqu'il luttait encore, il avait taché de ne plus penser à son passé, pour pouvoir vivre dans le présent ; et pour cela même, à cause de cet effort, il se plongeait maintenant avec plus de volupté dans le pays des rêves, dont il avait voulu se défendre l'entrée. Il passa là toute la journée. Pendant une heure il y goûta encore la fraîcheur du matin, se promenant dans le parterre plein de roses où tant de fois il l'avait vue, lorsqu'elle revenait vers la maison, une gerbe de fleurs entre ses bras. Puis le soleil devint plus chaud, le calme pesant du midi s'étendit sur le jardin; il n'y eut plus d'ombre que sous les grands arbres où il se réfugia. Les doux gazouillements des oiseaux qui l'avaient accueilli se taisaient alors, la brise du matin ne soufflait plus; aux bruits charmants de la solitude avait succédé un silence plein de charme qui planait sur les arbres immobiles. Une chaleur douce, pénétrante, enveloppait toute chose. Les nuages blancs s'étaient enfuis, un souffle puissant avait dispersé les vapeurs moites des premières heures; le ciel, d'un azur pâle, s'étendait sur la pelouse et se montrait à intervalles parmi les feuillages épais. Sa pensée même s'était presque arrêtée; couché sur l'herbe, il se laissait plonger dans un engourdissement plein d'oubli et de douceur. Comme il était loin, en ce moment-là, de ses préoccupations journalières! Il lui semblait que rien ne pourrait plus l'atteindre sous cette ombre où il se plaisait; les arbres paraissaient étendre sur lui leurs longues branches toutes vertes, comme pour le protéger; c'était pour lui que les insectes ailés voletaient, que les oiseaux sautillaient, que tout se taisait, en s'endormant presque pour ne le point troubler; il croyait que la nature avait pour lui seul une immense caresse. Il était encore à la même place lorsque le soleil commença à s'abaisser. D'un long regard pensif, il suivit lentement les magnifiques gradations de teintes qui se succédaient au ciel; il vit ces dorures naturelles pâlir peu à peu et ensuite disparaître, en rendant les verts plus foncés, toutes les couleurs plus crues. Ses idées, par des transformations insensibles, suivaient ces mille changements graduels et se coloraient différemment dans son âme. Mais, en même temps, quelque chose de nouveau, une paix inconnue, une clarté insolite le remplit tout entier. A ses anciennes pensées habituelles, d'autres se mêlèrent, que, jusqu'à ce moment, il n'avait même pas soupçonnées. Ce furent presque des révélations. Et ces idées non définies étaient intraduisibles, quoique passant devant lui avec la netteté d'une image. En effet, l'expression ne peut suivre la pensée lorsque celle-ci s'élève dans les régions les plus subtiles; là, elle rayonne tellement, elle illumine pour un instant tous les recoins de Tâme dune manière si inattendue, qu'il est impossible de lui donner un corps. C'est surtout l'inexpressible que l'on pense en ces rares moments. Quand le soleil se fut couché, quand le jardin commença à paraître mystérieux dans la douce lueur du crépuscule, et que les arbres devinrent presque noirs, que les contours de la maison se perdant dans le lointain, elle apparut comme une masse blanchâtre; quand la première brise du soir se leva, Maurice avait complètement oublié toute réalité, et marchait distraitement sur Iherbe mouillée, la tête baissée, abîmé dans une rêverie d'une sérénité ineffable, sa pensée ayant presque perdu toute forme, la vie n'existant plus, les époques se confondant, le temps ayant disparu. Enlin il s'approcha de la grille et s'y arrêta, regardant la route poudreuse. Un char qui passa, traîné par de forts chevaux, avec un grand bruit de ferrailles et de claquement de fouet, le réveilla tout à coup. Il se retourna, jeta un long regard en arrière, ouvrit la grille et sortit.

    XVI.

    Ce jour-là Annette devait dîner en ville. Maurice arriva chez lui fort tard, dîna seul, et absorbé encore comme il l'était par ses pensées, ne pouvant s'étonner de la solitude, il passa trois heures presque sans s'en apercevoir. Annette avait dit la veille qu'elle serait rentrée après le dîner, mais elle n'arrivait pas. Onze heures sonnèrent à la pendule, et Maurice fut alors surpris de ne pas la voir. Une légère inquiétude s'empara de lui. Tandis qu'il s'efforçait de deviner les causes de ce retard, la porte s'ouvrit lentement, et Mme Voilier entra d'un air mystérieux, traînant sa robe en satin marron. Maurice se leva pour la saluer et lui demanda si Annette n'allait point arriver. Mme Voilier prit un fauteuil, s'y assit et dit d'un ton assez solennel : « J'ai à vous parler. » Son maintien était si grave, sa mine si sérieuse, que Maurice comprit qu'une grande scène allait être inévitable. Il sentit quelque chose qui balayait en lui toutes les émotions de la journée, et il s'assit à son tour, écrasé sous le poids de la réalité, sans oser ajouter un mot. « Je devrais commencer par constater l'étrangeté de votre conduite; mais je vous en ai déjà parlé tant de fois, que cela serait inutile, au point où nous en sommes. Seulement je vous demanderai si vous vous imaginez, par hasard, que nous pourrions supporter encore longtemps un pareil état de choses?
    — Pardon
    — Ne m'interrompez pas, je vous en prie. Vous n'avez rien à répondre et j'ai beaucoup à dire. Ma fille aurait été bien malheureuse si elle eût été seule avec vous ; par bonheur je suis là et vous aurez affaire à moi. Vous vous occupez si peu de ce qui arrive chez vous, qu'il faut que je vous mette au courant. Apprenez donc qu'il est tout à fait impossible qu'Annette continue à vivre, n'ayant autre chose devant elle que le spectacle de votre insolente indifférence. La pauvre enfant fait face à tout avec tant de dignité, que vous n'avez vu ni ses souffrances ni ses peines secrètes. Mais peut-être êtes-vous volontairement aveugle. Ceci importe peu, car nous y avons porté remède. Je veux simplement vous annoncer qu'elle ne rentrera pas ce soir, ni demain... Il me semble vous avoir déjà dit, il y a quelque temps, que mon fils avait un congé et viendrait en Europe. Il est maintenant à Londres, malade. Cela n'est pas grave, autrement je ne serais point ici... Annette est partie ce matin pour l'Angleterre, où elle passera quelque temps avec son frère et où j'irai peut-être la rejoindre d'ici peu. C'est une petite surprise que nous vous avons ménagée pour le retour d'une de vos excursions mystérieuses ; peut-être vous serat-elle agréable. Avouez, cependant, que vous ne vous y attendiez pas Ah ! vous croyiez pouvoir faire tout ce qui vous passerait par la tète, satisfaire tous vos caprices, vous absenter à chaque instant sans raison, poursuivre vos intrigues au dehors et nous voir vous attendre patiemment, vous sourire, accepter les bienfaits de votre bonne grâce et dissimuler pour vous plaire? Il est bien temps de vous montrer combien vous êtes dans l'erreur. » Maurice n'avait pas l'air aussi surpris que Mme Voilier l'eùt voulu. Il demanda, après une pause, très-simplement : « Est-elle partie seule?
    — Avec Mme de Tournay. Et sachez qu'elle ne reviendra que quand elle le croira possible et non sans y mettre ses conditions. Même si elle le voulait autrement, je ne le lui permettrais pas. C'est moi qui l'ai encouragée à prendre un parti; elle est si bonne qu'elle ne s'y serait peut être point décidée. » Maurice, sorti violemment de son habituelle tranquillité, trouva un calme et un courage auxquels sa belle-mère était loin de s'attendre. « Vous avez pris là une assez grave responsabilité. J'ai toujours laissé ma femme tout à fait libre de faire ce qu'elle voulait, et elle n'avait aucunement besoin, si elle désirait aller voir son frère ou simplement faire une course à Londres, de se sauver de cette façon. Vous auriez mieux fait d'aller avec elle, plutôt que de la laisser avec Mme de Tournay. Mais, même à propos de cette amitié que je n'aime pas, je ne lui ai jamais fait d'observations. Quant aux conditions dont vous parlez et qu'elle doit mettre à son retour, je ne puis les imaginer. Si c'est une séparation que vous voulez, dites-le. Vous parlez de ma conduite étrange, de mes torts. Je n'accepte pas d'intermédiaire dans ces sortes de choses , c'est à Annette seule que je parlerai de tout cela, et il faudra bien qu'elle admette que c'est elle qui, la première, a été différente pour moi. Je suppose qu'elle m'écrira; je ne veux pas recevoir de ses nouvelles par vous. Je n'ai aucune explication à vous donner et je trouve inutile de vous en demander.
    — Assez, monsieur; je ne supporterai pas plus longtemps vos insolences » , dit Mme Voilier en s'en allant. Mais, quand elle fut sortie, Maurice tomba sur un fauteuil, bien attristé par cette scène. Le caractère d'Annette se révéla à lui. Il comprit le profond changement qui s'était accompli en eux, en considérant d'où ils étaient partis et où ils étaient arrivés. Il se rappela comment elle avait passé souvent de l'affection la plus tendre à une glaciale froideur, pour revenir ensuite à la passion et puis de nouveau à l'indifférence. Il avait toujours été affligé de ce qu'il appelait ses caprices, mais les avait attribués à une étrangeté innée et naturelle. Maintenant une lumière inattendue illumina les plus secrets replis de son âme, et ce qui se passait lui apparut aussi comme éclairé par un subit incendie. Des doutes peu à peu le tourmentèrent et une lâcheté le saisit en même temps, une peur de savoir. Plusieurs fois, depuis que sa maison lui était devenue antipathique, Maurice avait pensé à son ami, à Alfred qu'il n'avait plus revu et qu'il regrettait alors, et il aurait couru lui tendre la main, si une fausse honte et une certaine difficulté secrète de lui dire les peines de son existence ne l'avaient retenu. Mais, après ce que nous venons de raconter, ses hésitations disparurent, et, le lendemain de la scène avec sa belle-mère, il alla droit chez le peintre. Alfred, de son côté, nous le savons, avait continuellement pensé à son ami et à Mme d'Affrey, depuis la visite des deux dames à son atelier. Son amitié pour Maurice était de celles qui peuvent être interrompues par les circonstances, mais que rien ne brise. Tous les deux le savaient, et, durant ce long intervalle qui les avait séparés, ils n'avaient jamais douté que le jour où ils se reverraient, ils se serreraient la main de la même façon que le jour où ils s'étaient quittés. Et il en fut ainsi. Leur joie de se retrouver ensemble fut telle, qu'ils ne se soucièrent point de savoir si l'un ou l'autre avait eu des torts. Maurice exposa tout ce qui s'était passé, lui racontant sa vie depuis qu'ils ne s'étaient vus, et le départ de sa femme. Le peintre avait été un peu intrigué par tout ce que Mme d'Affrey lui avait dit; et, lui aussi, n'avait trouvé aucune explication possible aux fréquentes absences de Maurice. Il en était même venu à soupçonner un nouveau changement dans ses sentiments, dans ses habitudes. Lorsque Maurice lui confessa ses courses à Mestières, il retrouva son ami tout entier; il vit que, loin d'être changé, il avait été repris par ses anciennes idées, qu'il était retombé dans ses rêves. Par tout ce qu'il entendit, Mme d'Affrey lui apparut comme elle était réellement, et il se persuada que les bruits qui couraient sur elle devaient être vrais, au moins en partie. Il pensa donc que si Mme d'Affrey, poussée par sa mère demandait une séparation, tout serait peut-être pour le mieux, et, avec la plus grande prudence, il parla, d'une manière un peu détournée, en ce sens. On se souviendra que, quelque temps après sa rupture avec Henri de Roquiers, la tristesse d'Annette s'était dissipée et que Maurice avait remarqué chez elle un redoublement d'activité et une gaieté presque fébrile qu'il ne parvenait point à comprendre. Mme d'Affrey était de ces femmes qui, certaines situations étant données, se jettent dans les résolutions extrêmes. M. de Luzières, dont elle avait déjà subi la fascination, tout en aimant passionnément Henri, était le seul qui pût la faire sortir de l'impasse où elle se trouvait. Il lui tendait la main pour la relever, pour lui permettre de dominer à son tour; il lui offrait la revanche, le remède à son orgueil blessé, toutes les satisfactions de la vanité et de nouvelles émotions. Le sentiment qui poussait Léon de Luzières vers Annette était un de ces caprices violents qui s'emparent quelquefois des hommes de son espèce. Libre de toutes ses actions, non pas sans reproche, mais absolument sans peur; peu soucieux du lendemain, ne demandant à la vie autre chose que des sensations, allant toujours tout droit vers un but quelconque, sans même se soucier des obstacles, froid et sûr de lui-même, Luzières éblouit Mme d'Affrey (habituée aux ruses et aux précautions d'Henri) par la témérité de ses projets. Il lui proposa, un soir, de l'enlever tout simplement. Elle refusa; mais, dès cet instant, de nouveaux horizons apparurent à ses yeux. Toute une vie brillante, aventureuse, remplie de succès et d'émotions, se déroula devant elle; elle vit sa beauté, son esprit, sa haute position illégale triomphant de tous les préjugés sociaux, donnant un démenti aux usages et démasquant l'hypocrisie mondaine en forçant l'hommage qu'on refuserait à d'autres bien moins coupables, et déjà, par la pensée, elle jouissait des douceurs de l'insolence. Elle refusa avec obstination; mais une bataille se livrait dans son cerveau, et à chaque heure elle se sentait plus puissamment attirée vers l'inconnu , qui lui apparaissait sous d'attrayantes couleurs. Ce fut un hasard qui arrangea tout. Frédéric Voilier, ce frère qui depuis si longtemps était absent, était arrivé à Londres en congé et y était tombé malade. La lettre dans laquelle il annonçait son départ à sa mère avait été perdue, de sorte que Mme Voilier eut un jour la surprise de savoir son fils à Londres. On tint la nouvelle cachée à Maurice, et Annette, comme on l'a vu, était partie tout à coup, profitant des absences de son mari. Depuis longtemps Annette et sa mère complotaient ensemble ; Mme Voilier avait fini par presque haïr son gendre et n'était même pas trop loin de l'idée de pousser sa fille à une séparation ; de toute façon et en toute occurrence elle serait toujours d'accord avec Annette. Il fallait porter remède à une situation qui ne pouvait continuer, remettre Maurice à sa place, lui faire sentir toute l'indignité de sa conduite et le bien persuader qu'il n'était nullement nécessaire. L'idée que sa fille s'était sacrifiée par son mariage était depuis longtemps un axiome pour Mme Voilier. Il fut donc fait comme on l'avait pensé; Annette partit pour Londres, faisant acte d'indépendance, et décidée à dicter ses conditions de l'autre côté de la Manche. Quelques jours après la scène avec son gendre, Mme Voilier alla la rejoindre et voir son fils. Mais la veille de l'arrivée de Mme Voilier à Londres, Léon de Luzières y était déjà.

    XVII.

    Deux mois après le départ d'Annette, elle et Maurice était séparés. En général, dans le monde, on donnait tort à Maurice; il était ennuyeux, misanthrope, avare pour sa femme et ayant des maîtresses; intraitable et d'une originalité peu sympathique. Les questions d'affaires furent assez vite arrangées; il ne fut pas question de la dot d'Annette qui n'avait jamais été payée; Maurice, du reste, agit généreusement, sans que personne lui en sut gré. Alfred avait poussé son ami à accepter la séparation, à la demander même. Les doutes de Maurice augmentèrent et sans qu'il pût rien approfondir, il se persuada de l'indignité de sa femme. Il vit combien il s'était trompé, combien elle était différente de celle qu'il ne pouvait plus regretter en elle. Il suivit les conseils qu'on lui donna, et ne demanda plus même à revoir Annette, ni à avoir une explication avec elle. Sa droiture naturelle lui donnait une répugnance à tout cela. Il n'aimait pas les choses à demi. Encore une fois, il eut une conversation avec sa belle-mère, qui était revenue momentanément à Paris, mais ce fut la dernière, et elle en sortit furieuse. Mme d'Affrey subit une transformation. Elle entra dans sa nouvelle vie, la tête haute, le sourire aux lèvres, ne voulant plus se retourner pour regarder derrière elle. Par son départ motivé, par la présence de sa mère, par la séparation, elle avait trouvé le moyen de ne point se compromettre à Paris, mais elle s'afficha un peu à Londres. Elle y eut une espèce de succès. Luzières, à moitié Anglais, comme nous l'avons dit, connaissait beaucoup de monde, et fit à Mme d'Affrey un salon assez élégant. Malgré son nom français, Luzières n'était pas considéré comme un étranger, et on allait jusqu'à le proclamer an awful swellune horrible enflure, en anglais. On était au commencement de la saison, et quoique Mme d'Affrey se tînt prudemment à l'écart et, avec beaucoup de tact, ne cherchât point à se faufiler dans le monde, elle parvint facilement à recevoir chez elle, et son Five o'clock teaL'heure du thé, en anglais devint tout à fait à la mode. De son côté, Luzières, qui vivait presque autant en Angleterre qu'à Paris, y menait son existence habituelle. Une fois Mme d'Affrey installée comme nous l'avons dit, il sentit la satisfaction du devoir accompli, et s'en soucia de moins en moins chaque jour. Il ne renonça pour elle ni à une course, ni à un dîner à Richmond, ni à une réception du grand monde. Parmi les jeunes gens les plus assidus, vers les cinq heures, chez Mme d'Affrey, on remarquait M. Rhymer, qui s'était remis à lui faire sa cour, exactement de la même manière, avec une sereine obstination, et, paraissait-il, toujours avec le même insuccès. Aussitôt qu'Annette vit Luzières décidé à rester parfaitement maître de son temps et de ses actions, elle essaya de la force, de la ruse, de la douceur, de tous les moyens possibles pour l'assujettir; elle trouva une volonté de fer que rien ne pouvait plier, un cynisme raffiné qui avait réponse à tout et se refusait à la lutte, et pour la première fois de sa vie peut-être, elle dut céder. Il lui fallut accepter les choses comme elles étaient. Avant que son père ne le forçât à quitter la France, le frère d'Annette, Frédéric, avait été un des amis les plus intimes de Luzières, et maintenant, guéri de sa maladie, il avait renoué les relations d'autrefois avec son ancien camarade de plaisirs. Ils demeuraient dans le même hôtel, à une très-petite distance de l'appartement occupé par Annette et Mme Voilier. Parfois Mme d'Affrey, dans ses heures de solitude— assez rares du reste — mesurait le chemin qu'elle avait parcouru depuis ses premières années de vie mondaine, et comparait les différentes phases de son existence avec ses idées de jeune fille. Ce qu'on pourrait trouver invraisemblable, c'est qu'elle n'y voyait aucune contradiction. Sa conduite, quelque discutable qu'elle fût, lui paraissait logique. N'ayant jamais pu réaliser ses projets, elle en avait sans cesse poursuivi l'accomplissement, et toujours il lui semblait être à la veille de l'atteindre. Elle avait aimé Maurice et son amour avait dû insensiblement diminuer, par toutes les causes qu'on a vues; Henri de Roquiers lui était apparu comme l'idéal cherché, mais sa conduite envers elle lui avait ouvert les yeux, et, la première explosion de rage plus encore que la douleur a peine passée, elle s'était trouvée calme, seulement fatiguée de poursuivre un bonheur qui lui échappait. Luzières, au commencement, l'avait seulement éblouie; il n'avait peut-être acquis de l'ascendant sur elle qu'à la faveur des circonstances où il l'avait trouvée; mais, depuis leur séjour à Londres, il l'avait fortement intéressée, émue, et de nouveau elle crut voir ses aspirations prêtes à être réalisées. Jusqu'alors elle avait cru sentir que son caractère la poussait à dominer; maintenant elle éprouvait un charme nouveau, inconnu, à se sentir elle-même presque subjuguée. Un instinct la poussa à désirer se sentir menée de force, poussée par une volonté plus constante que la sienne. Une volupté étrange se révéla à elle dans l'humiliation d'être vaincue. Il y avait des instants où elle détestait presque Luzières, sans que jamais la fascination qu'il exerçait sur elle fût diminuée. Quelquefois, au contraire, il lui semblait aimer pour la première fois et pour de bon. La vie nouvelle, et très-différente de celle qu'elle avait connue jusqu'alors, avait aussi un grand charme pour elle. Elle s'amusait beaucoup et elle savait apprécier l'étonnante perfection et la régularité de l'épicurisme anglais, si méconnu par beaucoup d'étrangers, lourd mais sérieux, quelquefois extrêmement raffiné, quoique un peu barbare. Mais elle trouvait Londres triste et elle donnait un peu dans cette idée du xviiie siècle que l'ennui est une importation anglaise. M. Rhymer, qui représentait un type assez répandu, lui agaçait les nerfs. Cependant, la curiosité, qui était le fond de sa nature, son insatiable désir de savoir et de vivre, qui toujours l'avait tourmentée, trouvaient une ample pâture dans sa nouvelle existence. Sa beauté même en avait pris un caractère plus décidé, plus original. Mille sentiments inconnus se succédaient dans son âme avec une rapidité étonnante. Elle oubliait tout, absorbée par le présent. Et tandis qu'elle ne songeait aucunement au mal qu'elle avait pu laisser derrière elle, Maurice, seul dans l'appartement devenu trop grand, sentait dans ces chambres désertes une nouvelle tristesse lui remplir le coeur, une tristesse sans poésie, qui contenait presque un sentiment de dégoût. Pendant longtemps, depuis qu'il s'était aperçu de la profonde différence des deux femmes qu'il avait autrefois confondues dans son coeur, il avait renoncé à la félicité telle qu'elle lui était apparue dans les premiers temps de son mariage; il avait senti son âme, un moment ouverte à la joie, se remplir de nouveau de mélancolie; mais la secrète douceur du renoncement le remplissait; une ineffable sérénité, qui lui faisait oublier le mal, s'emparait de lui. Maintenant, pour la seconde fois il ne pouvait se soustraire à la vie, et son poids s'appesantissait sur lui. Lorsqu'il revenait de Mestières, une parole dure d'Annette suffisait pour effaroucher les apparitions évoquées dans la journée; mais quand il pouvait la contempler en silence, il retrouvait son ancienne illusion et de nouveau le rêve de toute sa vie s'incarnait devant son regard. Maintenant il ne pouvait s'empêcher de sentir le vide produit par sa disparition; ne la voyant plus, sa pensée se tournait vers elle involontairement; au lieu de retourner par le souvenir à son passé lointain, pour la fuir, il se surprenait pensant à un passé plus récent, pour la chercher. Il retourna à Mestières, il sentit toujours une paix étrange qui lui remplissait l'âme; mais le souvenir, de simple se refaisait double, et il se surprenait, dans ces mêmes allées où Anna avait partout laissé son empreinte et son parfum, songeant aux grands marronniers d'une petite villa, au bord d'un lac bleu, près de Coppet. Des regrets lui venaient, le troublaient; il se sentait en proie à des sentiments maladifs. La constante amitié d'Alfred le soutenait, le consolait, mais ne le guérissait pas. Et cependant la sienne était une de ces natures droites et rares, chez qui, une fois l'illusion détruite, rien ne reste ; chez qui, une fois l'estime perdue, une fois la vérité brutale révélée, l'amour doit mourir tout entier. Il devait donc guérir. Mais, le coup à peine porté, la très-laide certitude presque acquise, il devait d'abord souffrir comme il souffrait. Par moments il en arrivait jusqu'à se mépriser lui-même, mais il n'en éprouvait aucun soulagement. Le peintre faisait tout son possible pour distraire son ami, et y réussissait peu. Il tâcha de l'intérèsser à ses travaux; il le conduisit chez des amis à lui, chez des artistes, dans un monde qu'il ne connaissait pas; il l'emmena flâner dans les faubourgs les plus étranges, à la campagne. Maurice, bien que calme extérieurement, était en proie à une lutte intérieure. Alfred essaya de de toutes les méthodes; il avait cru d'abord qu'il valait mieux ne jamais parler à Maurice de sa femme; puis il avait voulu raisonner, attaquer bravement la question, combattre, mais il était revenu au silence et aux distractions. Cependant un travail important et lucratif appelait le peintre en province. Depuis longtemps il s'était engagé et il n'aurait pu refuser de partir, même l'eùt-il voulu, en quoi il aurait eu tort. Il fit tous les efforts possibles pour persuader Maurice de l'accompagner , mais vainement. L'idée seulement dé bouger, de changer, remplissait Maurice d'horreur, et tout en reconnaissant qu'il n'aurait rien eu de mieux à faire, il s'y refusa avec obstination. Les deux amis furent donc forcés de se séparer, et le peintre partit en suppliant Maurice de réfléchir et de se décider à aller le rejoindre. Maurice finit par promettre, l'absence d'Alfred devant être assez longue. Malgré son affection pour le peintre, Maurice s'aperçut que la solitude ne lui faisait point mal, au contraire. Il tomba, il est vrai, dans une espèce de marasme qu'il n'avait jamais connu; mais durant les longues heures où il ne pouvait faire autre chose que de penser, il fut amené à réfléchir profondément, et ses propres pensées eurent sur lui une meilleure influence que tous les discours de son ami. Il sentit bien qu'il traversait une crise, de laquelle il devait sortir plus calme, ou plus malheureux. En attendant, il souffrait. Les chambres qu'il occupait lui faisaient mal à voir; il lui semblait qu'un brouillard invisible s'étendait d'un bout à l'autre, comme un voile de tristesse; et il ne pouvait toutefois se décider à les quitter. Il passa des jours et des semaines sans sortir. Muet, il laissait s'écouler les heures sans les compter, sans presque les sentir, dans la contemplation douloureuse de ses propres idées fixes. Une après-midi qu'il pleuvait à torrents, il se sentit malade et se coucha. Le domestique (toujours le même, celui qui le servait avant son mariage et qui ne l'avait jamais quitté) demanda s'il fallait quérir le médecin. Maurice répondit affirmativement. Vers le soir le mal s'aggrava, empira le lendemain, et enfin une fièvre typhoïde se déclara. Maurice n'ayant jamais eu qu'une maladie sérieuse, jadis, dans son enfance, était surpris et inquiet. Le médecin le rassura, lui recommanda la plus grande tranquillité et beaucoup d'exactitude dans le traitement.

    XVIII.

    Le jour même où il était tombé malade, Maurice avait écrit au peintre, mais il ne voulut pas lui faire savoir la vérité et n'écrivit plus, craignant de l'obliger à revenir, et étant peut-être arrivé à cette période de découragement où l'on trouve une acre volupté à savourer ses propres misères. Vers le neuvième jour, un mieux sensible se déclara, le médecin dit qu'il était content, tout en recommandant les plus grands soins et beaucoup de prudence, pour éviter une rechute qui aurait pu être dangereuse. Cependant Maurice se sentait excessivement faible; le plus léger mouvement lui causait une fatigue inouïe et il était incapable de joindre deux idées ensemble. La pensée s'était presque arrêtée dans son cerveau; les idées fixes qui le troublaient se confondaient et perdaient leurs contours; il ne se souciait plus de rien comprendre. Il contemplait fixement les différents objets familiers qui l'entouraient, sans qu'aucune pensée s'y associât. Le mieux ne continua pas comme on l'espérait, il y eut une demi-rechute. Dans l'état de prostration où il était tombé, il ne s'en aperçut presque pas. Le trouble envahissait de plus en plus son cerveau. Il lui était surtout impossible de tenir compte du temps; le passage du jour à la nuit se faisait presque sans qu'il s'en aperçut, il ne pouvait calculer depuis combien de temps il était malade. Un jour, semblable pour lui à tous les autres, il regardait, distraitement et à demi endormi, la vieille servante qui était venue le soigner, enfouie dans un grand fauteuil au pied du lit, et sommeillant à son tour, — il la regardait vaguement sans se rendre compte de rien, assoupi par une espèce de léthargie qui l'envahissait tout entier. Les volets à moitié fermés et les nombreux rideaux qui couvraient les fenêtres ne laissaient pénétrer dans la chambre qu'une lumière pâle qui permettait à peine à des yeux habitués de distinguer les objets et les personnes. Un silence absolu régnait dans l'appartement; on avait même arrêté les pendules. L'air était lourd; sur une petite table près de la porte, un parfum brûlait dans une soucoupe. Près du lit on voyait des fioles et des verres sur un guéridon, et un livre qui depuis longtemps n'avait été touché. Une rumeur insolite se fit entendre subitement, et la garde, réveillée, se leva; la porte s'ouvrit et une dame richement habillée en nuances foncées, paraissant très-belle, entra vivement. Maurice, qui s'était endormi pour tout de bon, ne l'entendit pas. La dame s'approcha du lit, se pencha et le baisa au front, sans qu'il le sentît, puis ôta son chapeau et ses gants, s'assit dans le fauteuil et dit à la vieille femme, d'une voix douce : « Vous paraissez fatiguée, allez vous reposer. Votre place est la mienne, et je ne la quitterai pas. Comment va-t-il?
    — Pas trop mal, mais un peu moins bien qu'hier. Mais, pardon, madame, qui êtes-vous?
    — Vous ne me connaissez pas? Je suis Mme d'Affrey. » C'était Annette en effet. Elle s'installa et se mit à le soigner comme elle avait soigné son père. Son dévouement paraissait sincère, mais présentait en même temps un côté un peu théâtral. Elle entra parfaitement et avec conviction dans son rôle. Maurice ouvrit les yeux à demi, se réveilla de son sommeil, mais resta assoupi. Il eut un nouvel accès de fîèvre, qui augmenta vers le soir. Le médecin vint, constata qu'on avait fait un pas en arrière, écrivit quelques prescriptions et fit à Annette une description détaillée de la maladie, en commençant du premier jour; elle récouta, sérieuse, calme, avec la plus grande attention. Quelques jours se passèrent sans apporter de grands changements. Annette se préparait, courageuse, à faire face au moment du danger, s'il devait arriver; elle demanda une consultation, ne quitta plus la chambre. Attentive et douce comme une soeur de charité, elle ne se fatiguait jamais, recevait les médecins, préparait les potions, semblait oublier le reste du monde. Elle était bien belle, pendant ces longues journées tristes, invariablement vêtue de la même robe brune, ses magnifiques cheveux tordus sur le sommet de la tête, utilisant bravement et avec une rare adresse ses blanches mains aristocratiques et voluptueuses. Et le soir, dans la chambre sombre, on aurait presque pu croire à une visite surnaturelle, tandis qu'elle sommeillait à demi, enfoncée dans le grand fauteuil au chevet du malade. Alors son beau profil se détachait sur le fond presque noir des rideaux et la lumière vacillante de la veilleuse allumait quelques pâles lueurs sur ses joues. Elle pleura de vraies larmes aux moments où les médecins paraissaient eux-mêmes inquiets. La fièvre augmentait; le mal semblait décidé à vaincre. Souvent Maurice avait le délire. Poussant des plaintes, il parlait longuement sans qu'on put le comprendre, puis après quelques paroles dénuées de sens, il se lamentait sur son bonheur perdu ; puis le mot Mestières revenait de temps en temps. Il faisait confusément des descriptions d'endroits qu'Annette n'avait jamais vus, et s'arrêtait pour fondre en larmes. On devinait que des images toujours nouvelles se déroulaient devant lui. Se réveillant en sursaut d'un court sommeil agité, il se levait sur son séant et regardait sa femme avec un regard rixe. Elle s'approchait alors, et se penchant sur lui, le regardait en souriant et lui parlait avec douceur. Toujours il s'apaissait; sa figure prenait l'expression d'un étonnement plein de sérénité, et ses yeux la scrutaient d'une manière étrange, tandis qu'il murmurait : Anna, Anna... Durant ces longues heures passées au chevet du malade, Annette le regardait comme si elle ne l'avait jamais regardé, et en même temps la vie et toutes les choses humaines se présentaient à ses yeux sous un nouvel aspect. Les derniers mois avaient été dans sa vie une de ces périodes décisives, dans lesquelles on se sent mûrir rapidement; elle avait vu tout à coup des vérités inconnues jusqu'alors, éclairées d'une lumière inattendue ; elle s'était sentie différente d'elle même, comme si une nouvelle femme surgissait en elle. Si on croyait aux rétributions du bien ou du mal ici-bas, on pourrait dire qu'elle avait trouvé dans Luzières la punition de ses fautes. Il lui avait fait connaître la souffrance dans son amour-propre si vaniteux, l'avait abaissée en face d'elle-même, l'avait remplie de dégoût et d'humiliation. Elle, qui avait cru pouvoir toujours dominer, fut subjuguée et se sentit, au commencement, heureuse de l'être; mais bientôt, la première ivresse passée, elle comprit que Léon n'était pas l'homme fort et généreux qu'elle avait cru, l'homme à qui une femme, fascinée par sa froide beauté et par ses qualités téméraires, aurait pu être fière d'obéir; mais tout simplement un être froid, cynique, indifférent à tout et qui n'avait d'autre force que le mépris. De jour en jour, les illusions qu'elle s'était faites sur son compte tombèrent une à une. Elle se vit considérée avec dédain, presque abandonnée, maltraitée de toutes les façons possibles. Sa nature orgueilleuse se révolta; et cependant elle pria, elle supplia; elle qui aurait cru avoir toujours les autres à ses pieds, elle s'humilia inutilement; et elle pleura bien des larmes amères, dans son élégant boudoir, d'où l'on distinguait le vert frais des gazons de Hyde- Park; elle pleurait comme une fille trahie par son amant, se sentant avilie et malheureuse. Alors la douleur eut pour elle, comme pour tous, son enseignement. A travers le voile de ses larmes mauvaises, elle vit plus clair qu'elle n'avait jamais vu. Elle se jugea coupable et perverse; vraiment victime pour la première fois, elle comprit la grandeur du sacrifice, la douceur du dévouement, les joies de l'âme, l'amour dans sa vérité et sa pureté éternelle, la beauté des sentiments profonds. Maurice lui revint alors à la mémoire, et, avec son souvenir, le doute la saisit de ne l'avoir jamais compris. Elle sentit que lui seul peut-être l'avait vraiment aimée, certes mieux que les autres. Et au milieu de tout cela-elle vit la nécessité de rompre avec cette vie qui la tuait, de chercher à retrouver au moins la paix. Ce fut alors que la nouvelle, un peu exagérée même, de la maladie de Maurice lui arriva. Déjà presque brouillée avec son frère, elle ne consulta personne, ne perdit pas une heure, fit ses malles et partit. Elle courut où son devoir rappelait, où son coeur la poussait impérieusement cette fois, oubliant tout le reste. Annette était, nous le savons, une de ces femmes difficiles à bien comprendre, chez qui on n'arrive jamais à démêler le vrai du faux, ce qui est sincère de ce qui est conventionnel ou imaginaire. Elle-même n'y parvenait pas. Nous ne pouvons donc pas dire jusqu'à quel point l'impulsion qui la poussait vers Maurice était due à un sentiment véritable, ni distinguer le côté réel du côté un peu théâtral de sa conduite. Le fait est qu'elle accourut, ne se souciant plus d'autre chose au monde que de prendre sa place près de son mari malade. Là, seule avec Maurice souffrant, durant ces longues journées silencieuses, dans la pénombre de cette chambre close, elle pensa longuement et rêva comme elle n'avait jamais rêvé. Elle goûta — voluptueusement, comme elle goûtait toute chose — les douceurs du dévouement et de la renonciation. Dans cette existence monotone, fatigante, elle trouva des joies qu'elle n'avait jamais soupçonnées. Jamais on ne vit garde-malade plus attentive ni plus prévoyante. Et elle sentait aussi tout son amour pour Maurice renaître; elle se disait qu'elle n'avait jamais aimé que lui, elle sentait même qu'elle l'aimait pour la première fois, d'un amour nouveau, inconnu jusqu'alors. Elle le contemplait avec ravissement pendant des heures entières ; elle regardait ce front pâli, presque jauni par la fièvre, ces joues creuses, cet oeil fixe et demi-clos, dont le regard terne voyait sans comprendre; ces cheveux et cette barbe incultes, et jamais elle ne l'avait trouvé si beau. Elle le couvrait avec des gestes de mère; elle lui disait des mots sans aucun sens précis et pleins de caresses, comme on en dit aux enfants; quelquefois elle prenait une de ses mains osseuses, aux doigts décharnés et blanches d'une blancheur maladive, y collait ses lèvres et les couvrait de baisers, avec la vénération exaltée d'une dévote qui baise une relique. Les mille piqûres du remords lui entraient dans le coeur. Il lui semblait avoir été injuste, méchante, infâme, et de plus, stupide. Les fautes de Maurice, qui lui avaient autrefois paru si grandes, diminuaient à ses yeux et trouvaient leur justification; tous ses défauts n'existaient plus. Elle entrevoyait la noblesse de sa conduite envers elle; enfin elle croyait deviner son caractère, sa véritable nature. Se comprenant indigne de lui, elle se sentait empoisonnée de doutes. Certes il me repoussera toujours maintenant: il ne pourra plus m'aimer », se disaitelle; et il lui semblait qu'elle aurait fait tout au monde pour obtenir son pardon, pour reconquérir son amour. Puis elle trouvait une consolation dans l'idée qu'il l'avait aimée follement, profondément, comme elle ne méritait pas d'être aimée, et son coeur se remplissait en même temps de regrets amers et d'espoirs. Maurice ne lui avait pas encore adressé la parole d'une manière cohérente , mais elle croyait avoir été reconnue. C'était pour elle un bonheur ineffable que celui de voir que, d'un geste, en se penchant sur lui, elle parvenait à l'apaiser aux moments de crise. Mais un jour, après un long sommeil tranquille, il se réveilla plus calme qu'à l'ordinaire, paraissant presque guéri; et, l'apercevant, il tressaillit comme s'il la voyait pour la première fois, se souleva vivement, ouvrit les yeux tout grands tandis que ses joues se colorèrent, et dit : « C'est vous, madame? Que faites-vous là?
    — Mais, Maurice, je suis ici depuis que vous êtes mal; vous m'avez déjà reconnue, vous m'avez parlé, répondit-elle. Hier encore vous me souriiez pendant que je vous regardais en vous tenant la main. » Et elle fit un geste pour la prendre encore, mais cette fois il la retira.
    — Ah! vous étiez là. C'était donc vous? Mais pourquoi êtes-vous venue? Je ne veux pas de vous. Retournez en Angleterre; retournez : vous ne pouvez plus rester près de moi. Où est Alfred? Ah! j'oubliais, il est parti; oui, il a dû partir. Quand reviendra-t-il? C'est lui que je voudrais voir. Allez-vous-en. Vous n'avez rien à me dire; que pourriez-vous avoir à me dire? Et moi, moi, je ne veux pas vous parler; non, je ne veux pas, je ne vous parlerai jamais. » Annette baissa la tète sans répondre. « Partez, vous dis-je; laissez-moi, je vous en prie ! » Une grande agitation s'empara de lui. Le médecin, en arrivant, fut surpris de le trouver moins bien qu'il ne l'avait laissé quelques heures auparavant. Il comprit que la présence de sa femme lui faisait mal, et pria Mme d'Affrey de se retirer. Quelques heures après qu'elle fut sortie de la chambre, Maurice se calma. Une crise favorable survint : le pire était passé, le mieux s'accentua. Six jours après, le médecin déclara la convalescence commencée. On roula le grand fauteuil près de la fenêtre, et, bien couvert et emmitouflé, il tâcha de se réchauffer au soleil et aspira les premières bouffées d'air. Pendant quelques jours, il oublia presque tout ce qui le préoccupait, pour ne sentir que cet inexplicable et engourdissant bien-être qui suit la maladie.

    XIX.

    Ce fut Maurice lui-même qui demanda à revoir sa femme. La force lui était revenue; la guérison physique était doublée d'un commencement de guérison morale. De toutes ses pensées, des longues réflexions, des visions étranges, des idées incohérentes et vagues qui lui avaient passé par la tête durant ces journées solitaires, il sortait enfin des certitudes, un calme auquel on aurait pu difficilement s'attendre, un sentiment vrai. Pendant les deux jours qu'elle n'avait pas revu Maurice, par prière du médecin, elle s'était consultée, et elle avait fini par espérer pouvoir recommencer sa vie, puisqu'elle aimait enfin vraiment. Quand elle rentra dans la chambre de Maurice et qu'elle le vit assis, tout pâle encore, pensif et doux, elle se sentit très-émue, et les mots qu'elle aurait voulu prononcer s'arrêtèrent dans son gosier, J'ai à vous faire d'abord mes excuses, dit Maurice. Je vous ai parlé durement l'autre jour; mais vous pardonnerez, je l'espère, à un malade. Du reste, vous devez comprendre qu'il me puisse être pénible de causer avec vous; de vous voir même, lorsque je ne m'y attendais pas. Maintenant je suis guéri; je puis parler. Me permettrez-vous de vous demander pourquoi vous êtes revenue? Avez-vous quelque chose à me dire?
    — J'aurais à vous demander de me pardonner, si j'en avais le courage, si c'était possible, répondit-elle d'une voix brisée. Je ne mérite rien; vous le savez trop pour que je puisse même essayer de me justifier
    — Je ne sais rien, je ne veux rien savoir; je ne veux surtout pas entendre de justifications
    — Aussi n'essayerais-je pas de me justifier, même si cela m'était possible. Mais permettez moi de vous parler, de vous dire tout ce que j'ai dans l'âme, de rester un peu près de vous. Ne me chassez pas sans m'avoir entendue. Ecoutez-moi avec indulgence; soyez bon, comme vous l'avez toujours été. Comprenez-moi, surtout; vous qui êtes si intelligent, si supérieur aux autres, si généreux, vous devez tout comprendre: vous me comprendrez.
    — Parlez si vous voulez; mais à quoi bon? Il me semble que tout ce que nous pourrions nous dire nous serait pénible.
    — Oh! non, Maurice; il n'y a rien de pire que le silence. Que de méprises qui auraient été évitées, si ceux qui en étaient les victimes ne s'étaient tus par fausse honte ! Du reste, si vous le voulez, je ne dirai que peu de mots. Il me suffit de vous dire que je vous aime, que je vous aime comme je ne vous ai jamais aimé, que je ne vous demande que de me permettre encore de vous aimer. Ne me pardonnez pas, car je suis impardonnable; mais souffrez-moi près de vous; permettez-moi d'essayer si je puis vous faire oublier le passé
    — Je n'ai rien à oublier, fit Maurice avec un étrange sourire.
    — Non, Maurice, l'ironie ne vous sied pas. Vous êtes bon, je le sais; montrez-vous comme vous êtes. Si vous pouviez savoir combien j'ai pensé pendant ce temps, combien ces quelques mois m'ont changée! J'ai vu tout à coup la vérité en moi-même; oh! comme j'espère qu'il n'est pas trop tard ! Je n'avais que des idées fausses naguère; peut-être n'est-ce pas tout à fait ma faute; je les avais prises autour de moi. Et c'est pour cela que je vous ai tant méconnu, que je vous ai calomnié, que je n'ai apprécié à leur juste valeur vos qualités qu'après vous avoir perdu; c'est pour cela que j'ai été ingrate et mauvaise. Maintenant je vous comprends, je vous aime. Tout mon ancien amour est revenu et un amour tout nouveau s'y est mêlé, et je ferai tout pour vous. Maltraitez-moi si vous le voulez, mais acceptez-moi. Je ne vous demanderai plus rien, je ne serai plus curieuse, vous irez où vous voudrez, vous me quitterez et je vous attendrai avec patience; mais laissez-moi vous aimer; aimez-moi un peu! » Et, presque couchée à ses pieds, elle le regardait de ses yeux si puissants dans la passion et si doux en même temps; elle lui avait pris les mains; elle attendait un mot de lui, la prière sur les lèvres, et, contre lui, il sentait presque battre le coeur de cette femme. Mais il restait calme et froid, et ne disait rien. Il la regardait simplement avec curiosité, mais sans autre expression sur la figure. Après un court silence, elle reprit, sans changer d'attitude et d'une voix triste : « C'est donc bien fini! vous ne m'aimez plus? vous me repoussez? Et cependant vous m*avez tant aimée; vous m'avez presque aimée comme je vous aime maintenant : il vous est impossible de le nier ; vous ne pouvez pas faire que le passé ne soit pas. Vous souvenez-vous, Maurice? dis, te souviens-tu? Oh! je voudrais retourner à Coppet. Qui habitera à cette heure cette maison? Si je pouvais me réveiller là-bas demain matin et m'apercevoir que tout ce longtemps passé depuis n'a été qu'un rêve, et reprendre notre douce vie, oh ! comme je serais différente, maintenant que je sais! Je ne te quitterais plus, je ne demanderais plus de partir. Mais voyons, réponds, parle-moi, dis-moi quelque chose! » Maurice se dégagea de son étreinte, approcha un peu le fauteuil de la fenêtre, puis se leva, regarda quelques instants dans la rue, se rassit et resta une seconde fois la tète appuyée sur la main, comme s'il réfléchissait profondément. Elle attendait toujours. Je m'en vais tout vous dire, murmura-t-il enfln, puisque vous le désirez ; mais il faudra prendre mon récit d'un peu loin. La première fois que vous m'avez laissé croire que vous m'aimiez, vous m'avez dit que je devais avoir un secret et je n'ai pas voulu vous répondre. Sur le lac, dans la petits villa que j'ai aussi regrettée souvent, alors que nous y oubliions que quelque chose existait autour de nous, vous m'avez encore demandé de vous raconter mon passé, et je n'ai pas voulu ; quelque chose qui était en moi, une voix intérieure me le défendait. J'ai résisté au milieu de l'ivresse de notre amour, dans le silence et la solitude où la passion se concentre et fait tout disparaître autour d'elle. En Italie vous me l'avez encore demandé plusieurs fois; je me rappelle qu'un soir, à Florence, à l'heure où les cloches se font entendre, j'ai presque cru que j'allais céder, et j'ai encore résisté. Ici, dans les rares instants de bonheur et dans les journées orageuses, vous avez encore et de toute façon tâché de m'arracher mon secret, et toujours inutilement. Quand vous avez trouvé à redire à mes absences, qui excitaient votre jalousie, à ce que vous prétendiez, vous répétiez que j'étais un être mystérieux, que je n'avais jamais eu de confiance en vous, puisque je ne vous avais jamais voulu dire le secret de ma vie.
    — Eh bien?
    — Eh bien, ce secret je m'en vais vous le dire maintenant : cela vous expliquera tout. C'est très-simple, du reste, et cela ne vaut vraiment pas la peine de faire tant d'embarras. Sachez donc qu'à vingt ans j'ai aimé un être qui était la plus douce, la plus belle et la plus parfaite idéalisation de la femme. Elle était bonne, d'une bonté spirituelle et charmante; elle était simple, sincère et vraie. Le mal lui était inconnu; de ses mains il ne pouvait sortir que le bien, de sa bouche que la vérité. En dehors de cela elle vous ressemblait à s'y méprendre.
    —Ah! je vous comprends maintenant!
    — Vous ne me comprenez pas encore. Elle vous ressemblait d'une manière miraculeuse; elle était bien belle ; elle avait votre taille, votre tournure, votre démarche, vos traits, vos cheveux, votre voix. Mais ce qu'il y a de plus étrange, c'est que l'expression et le sourire même étaient identiques, tandis qu'au moral vous vous ressembliez si peu. Vous êtes deux corps semblables et deux âmes différentes. C'est par là que j'ai été trompé. Ne m'interrompez pas. Cette femme était beaucoup plus âgée que moi; de mon côté je ne connaissais pas alors toute la valeur d'un amour vrai, je ne savais pas que c'est un bonheur unique dans la vie, qu'on peut trouver, mais qu'on ne retrouve plus. Elle craignit pour l'avenir; elle me quitta, noblement, grandement, croyant se sacrifier pour moi, s'imaginant être un obstacle dans ma vie, trouvant du courage dans l'idée que notre amour ne pouvait durer. Elle dissimula jusqu'au dernier moment; elle joua son rôle d'une manière simple et sublime ; elle m'écrivit quand je ne pouvais plus la rejoindre, me disant que je ne la trouverais jamais, qu'elle me quittait pour toujours ici-bas. Elle disparut. Je crus être libre, je fus malheureux. Jamais je ne parvins à l'oublier. Le souvenir, au lieu de s'effacer devenait plus vif, plus poignant. Pendant de longues années, je végétais, malade de la nostalgie du passé, incapable d'autre chose que de me souvenir. Un jour, je vous rencontrai et tout changea. Par hasard je vous revis dans l'endroit même où je l'avais quittée.
    — Et vous m'avez aimée
    — Je ne crois pas. Je ne vous ai jamais aimée. Cela m'apparaît clairement à cette heure. C'était elle que j'aimais en vous, toujours elle. Et c'est bien heureux; car s'il en eût été autrement, j'aurais bien cruellement soufFert. Lorsque je vous suivais longuement des yeux, en extase, oubliant tout, n'entendant même pas ce que vous me disiez, c'était elle que je regardais. Dans nos heures de passion c'était elle que j'adorais. Voilà tout mon secret.
    — Oh ! vous êtes bien cruel ! — Certes, je ne m'en rendais pas compte dans les premiers temps. Je croyais vous aimer pour vous-même; peut-être vous aimais-je réellement, car je ne vous connaissais pas encore; je n'avais vu que la ressemblance. Puis, peu à peu, je me suis aperçu que vous étiez toute autre. Il m'a fallu longtemps pour le comprendre et me faire une idée juste. Mais enfin la vérité s'est faite en mon esprit; je vous ai vue comme vous êtes; je ne vous ai plus aimée; je puis même dire que depuis lors, j'ai su que je ne vous avais jamais aimée. J'ai souffert, il est vrai; il m'a été pénible de me convaincre de ce fait étrange, presque contre nature, que deux êtres qui se ressemblent à ce point en apparence, puissent être en réalité si différents. Mais je suis guéri maintenant. Vous ne me troublez plus. Je ne peux plus vivre que pour son souvenir, et cela me suffit. Que voulez vous donc encore de moi» Sur la figure d'Annette se peignait une douleur morne, un découragement profond; elle baissait la tête ; certes, jamais, même par Luzières, elle ne s'était sentie si humiliée. Les coins de sa bouche s'abaissaient rigidement. Dans ses yeux revenait, involontairement sans doute, l'expression méchante que Maurice y avait déjà remarquée quelquefois. Savez-vous où j'allais, continua-t-il, lorsque je m'absentais mystérieusement, durant ces absences qui vous ont tant servie? La vérité n'était pas à votre portée pour que vous pussiez le deviner; vous soupçonniez tout autre chose, me jugeant d'après vous-même. J'allais tout simplement là où j'avais été avec elle, où, par un hasard étrange, je vous avais rencontrée la seconde fois. C'était là que je passais des journées entières, oubliant tout le reste.
    — Oh ! j'aurais dû deviner, j'aurais dû comprendre!» Maurice continua à lui parler, d'une voix basse et vibrante, sans prendre garde à ses rares interruptions. Ses joues amaigries se nuançaient d'une couleur pâle, il se tenait droit en parlant et paraissait avoir retrouvé toute sa force. Mais il disait tout ce qu'il devait dire, d'un air calme qui contrastait avec l'agitation d'Annette. Les rôles d'autrefois étaient renversés. Tout cela vous montrera clairement qu'il vaut mieux rester où nous en sommes. Comment voudriez-vous qu'il en fût autrement? On ne peut aimer qu'une fois. J'avais cru avoir retrouvé en vous mon amour perdu; mais vous m'avez prouvé que je m'étais trompé. Quand je croyais vous aimer, il me semblait impossible de vous parler de mon passé, quelque chose me le défendait; c'est le signe de toute grande passion qu'on n'en parle pas, et peut-être sentais je, sans bien me le confesser, que j'aurais profané mon souvenir en ne le gardant pas pour moi seul. Maintenant que l'illusion est passée, que j'ai retrouvé la vérité, je vous dis ce que désiriez savoir, pour que vous compreniez qu'il vaut mieux que nous restions séparés.
    — Je m'étais doutée de quelque chose, dit Annette d'une voix sourde; je n'avais jamais deviné. Si j'ai été coupable, Maurice, je suis bien punie en ce moment, soyez-en sûr. » Et, en disant cela, malgré ses efforts, des larmes brûlantes s*amassaient dans ses yeux. Et elle avait raison de pleurer, car non-seulement il lui fallait quitter le présent qu'elle espérait avoir retrouvé, mais par la révélation tardive de son secret, Maurice lui avait enlevé même le passé. En un temps assez court, mise dans une situation nouvelle, Annette avait beaucoup changé; mais un changement bien plus grand, et qui certes devait étonner bien plus, s'était fait en Maurice. Et il fut bien sincère dans cette dernière entrevue avec elle. C'était un de ces hommes chez qui la foi se perd totalement après un doute. Dans son coeur, l'amour, une fois diminué, devait s'éteindre complètement. C'était de ces sentiments qui naissent et disparaissent tout entiers. Il avait bien souffert pour elle; il avait lutté, mais il avait vaincu : et réellement il ne l'aimait plus; il ne mentait pas même en disant qu'il ne lavait jamais aimée. Ces paroles dures et qui, dans la disposition d'esprit où elle se trouvait, la frappèrent au coeur, étaient sincères. La profonde dissemblance morale une fois entrevue, puis comprise, avait complètement, et d'un seul coup, anéanti le charme fascinateur que la merveilleuse ressemblance physique avait causé. La nature droite et vraie de Maurice, ses sentiments spiritualistes, lui avaient montré clairement dans le très-simple, mais étrange roman de sa vie, la supériorité de l'âme sur le corps, de l'esprit sur la matière.

    XX.

    Maurice d'Affrey se retrouva seul, et ne fut point malheureux de la solitude. La lutte finie, la victoire acquise, il ne pouvait trop regretter ces années de mauvais bonheur, dans lesquelles il avait cependant beaucoup vécu et qui s étaient écoulées pleines de joies violentes et passagères, d'ennuis inconnus auparavant et de douleurs, mais non, certes, sans enseignement et sans fruit. Cette sorte de fatigue du repos qu'il ressentait jadis était passée, maintenant qu'il avait combattu; il avait du sortir de son apathie et il avait trouvé l'expérience. Trop enclin à la rêverie, les meurtrissures de l'action lui avaient été salutaires. Maintenant, il savait mieux penser; il appréciait des choses qu'il négligeait autrefois. Annette retourna chez sa mère, bien persuadée que toute nouvelle tentative de rapprochement entre elle et Maurice serait inutile. Elle s'en alla avec une tristesse profonde et sincère dans l'ame, avec un vide dans le coeur qu'elle n'avait jamais senti jusqu'alors. Humiliée, en même temps frappée dans son amour-propre si délicat, plus rudement qu'elle ne l'avait jamais été, elle éprouva pour la première fois de sa vie un grand besoin de repos, de solitude, de détachement. On devinera toutefois, pour peu qu'on se soit fait une idée juste de sa nature, que ces dispositions d'esprit, quoique la remplissant tout entière pour le moment, ne pouvaient durer en elle. Le travail qui avait retenu Alfred en province bien plus longtemps qu'il ne l'avait pensé touchait à sa fin; et il écrivit à Maurice qu'il reviendrait dans quinze jours au plus à Paris, mais celui-ci répondit qu'il irait lui-même le rejoindre et le pria de l'attendre. Il le rejoignit en effet, et déclara à Alfred qu'il ne le quitterait pas pour quelque temps, s'il le voulait bien, lui racontant en même temps tout ce qui s'était passé. Ils vécurent ensemble. Après leur longue séparation, ils reprirent leurs anciennes habitudes, mais furent bien plus étroitement liés. Rien n'était changé dans la vie du peintre; le travail l'absorbait, l'art le prenait tout entier; en dehors de l'art, il ne trouvait que des distractions. Maurice sentait qu'il ne devait plus se renfermer dans la solitude, qui augmente la pente à la rêverie, et, chez certaines natures, rend l'esprit malade. Il voulait faire une halte, se reposer avant de rentrer dans la vie. Il désirait qu'elle fût tranquille comme autrefois, mais un peu différente. Quelques nouvelles habitudes se glisseraient dans son existence, il le prévoyait; il oublierait certainement le monde, heureux d'en être oublié; il aurait quelques nouveaux amis. Ensuite, il voulait un peu travailler, de quelque façon que ce fût et sans avoir encore aucun plan arrêté; sa petite fortune amoindrie le lui commandait presque. Après quelque temps passé avec son ami, le suivant où ses travaux le conduisaient, s'intéressant à ce qu'il faisait, menant une existence nouvelle, peu occupée, mais pleine, Maurice se sentit près de guérir moralement, comme il était déjà guéri de sa maladie. Tout se présenta à lui sous un aspect nouveau. Il accompagna le peintre dans ses excursions, dans ses voyages. Les hasards d'une vie variée, différente de celle qu'il avait menée jusqu'alors, les longues causeries avec son ami, accoudés à des tables d'auberge ou couchés sur la mousse devant un paysage délicieux, causeries commencées dans une gare à propos d'une femme à tournure étrange qui passait, et continuées dans un atelier en abordant les plus abstruses questions métaphysiques, devant un auditoire de rapins, donnèrent à son esprit une nouvelle pâture, lui firent entrevoir de nouveaux horizons. Plusieurs mois s'étaient écoulés rapidement depuis que Maurice avait rejoint son ami, et par une belle journée du commencement de l'automne ils se trouvaient dans un lieu solitaire, vers la fin du jour, admirant en silence le spectacle superbe que la nature semblait offrir à eux seuls. Ils se trouvaient sur le penchant d'une haute colline gazonnée, près du sommet, et avaient devant les regards un de ces tableaux très-simples, que le touriste consciencieux ne regarde même pas, car ils ne se composent ni de rochers à pic, ni de gorges obscures, ni d'abîmes effrayants et n'ont rien de sauvage, d'alpestre ou d'extraordinaire, mais qui offrent à certains moments un charme indescriptible et profond au rêveur. Pour les poètes surtout, la nature n'est souvent jamais plus adorable que lorsque elle n'emploie pas les grands effets. Le tournant d'un sentier qui se perd dans les broussailles, un petit ruisseau dans l'herbe, un toit de chaumière couvert de soleil et de feuillage, une pelouse et deux arbres peuvent suffire. Ceux qui s'imaginent devoir grimper sur la Jungfrau pour admirer la nature peuvent s'épargner la fatigue, car ils n'y comprendront jamais rien. La colline descendait d'une pente assez rapide vers une plaine, presque une petite vallée, et était encadrée d'autres collines boisées et d'un ton très-foncé, dont les ondulations formaient un horizon assez restreint. Une route étroite, blanchâtre, traversait la plaine dans sa longueur, mais il paraissait que personne ne devait jamais y passer. L'air était frais, le silence profond, la chaleur du jour passée ; le soleil commençait à baisser. On ne voyait aucune habitation, aucun être humain et cependant l'endroit n'était pas sauvage. Le ciel bleu était coupé en quelques endroits de grands nuages à formes bizarres. La lumière étant très-claire et diffuse, et aucun rayon trop vif ne venant troubler la vue, on pouvait voir à de grandes distances les moindres brins d'herbe agités par le vent. Il y avait quelque chose de si limpide, de si transparent dans l'atmosphère, qu'il semblait que dans ce lieu et dans ce moment toutes les vérités devaient se faire visibles et claires, et tous les doutes disparaître. Une brume légère, presque encore lumineuse, estompait les choses très lointaines; le regard se perdait d'un côté sans pouvoir plus rien distinguer. Ils étaient là depuis longtemps. Le peintre travaillait, tantôt gardant le silence, tantôt causant, tandis que Maurice, couché sur l'herbe, regardait nonchalamment le travail de son ami, ou parlait, ou songeait. « Le bonheur ici bas serait-il dans le calme? dit Maurice après s'être tu longtemps. Il y a des moments, surtout quand on se sent absorbé comme nous le sommes maintenant dans la grande paix de la nature, où l'on croirait presque que nous ne jouissons réellement de l'existence que lorsque nous sentons l'existence elle-même, par ellemême, sans que rien ne la colore.
    — Quand on pense, Maurice, qu'il y a une foule de gens qui passeraient par un endroit comme celui-ci sans s'apercevoir de rien, et que ces mêmes gens ne pourront jamais comprendre ni un tableau, ni un livre, ni une femme, ni une symphonie; qu'il leur sera toujours impossible de soupçonner la distance qui sépare un chef-d'oeuvre d'une oeuvre commune, il n'est pas permis d'envier leur bonheur matériel, quel qu'il soit. Le plus grand bonheur, le seul complet, qui nous soit accordé en cette vie, est celui de comprendre et d'entrevoir — la pensée et le rêve. Mais il est dangereux parfois d'abuser de l'une ou de l'autre, et en cela surtout est peut être la grande supériorité de l'art, qui par son côté plastique nous empêche de le faire. Toi, par exemple, tu as trop rêvé ; mais, même sans être artiste, il te reste encore à cultiver toutes les jouissances de la pensée, les plus vastes, les plus fortes qui existent.
    — Je vois d'ici comment je pourrai arranger ma vie à Paris, avec toi et nos amis, murmura Maurice, qui répondait plutôt à ses propres idées qu'aux paroles du peintre. J'aimerais pourtant assez, avant d'y retourner, voyager un peu en flânant pendant quelque temps encore, avec toi, bien entendu.
    — Où voudrais-tu aller?
    — Peu m'importe. Il y a à voir partout. Je te suivrai ou tu voudras, excepté seulement dans les villes d'eau et de jeu, dans les endroits à la mode, où, j'en suis sûr, tu n'auras pas grande envie d'aller toi-même.
    — Oh ! pour cela, tu peux être certain que nous serons toujours d'accord! Je devine, du reste, pourquoi tu exprimes si clairement ton antipathie pour ces endroits.
    — Oui, je le vois, tu le devines; je risquerais presque à coup sûr d'y rencontrer ma femme, et cela m'amuserait médiocrement. » Le peintre, à ces mots, sourit sans que Maurice s'en aperçût. Depuis longtemps il ne lui avait jamais nommé Annette, et il le faisait maintenant d'une manière qui montrait qu'il était tout à fait guéri. Alfred sourit aussi parce qu'il savait que Maurice devinait juste, ayant reçu quelque temps auparavant une lettre de Monaco, dans laquelle on lui parlait de Mme d'Affrey comme d'une des femmes du monde qui avaient eu les plus grands succès pendant la saison qui venait de finir. Elle était infatigable dans la vie amusante, cherchant des plaisirs partout et les trouvant ; heureuse au jeu, pleine de verve, mais capricieuse, changeante, passant facilement de la gaieté la plus folle à des rages sourdes et à des humeurs noires, changements rapides qui étaient attribués par les plus fins à Léon de Luzières, avec qui elle passait continuellement des querelles aux réconciliations, de la passion à la haine, en recommençant toujours. Malgré cela, très-admirée et entourée. Les mauvaises langues racontaient des horreurs sur son compte, d'autres la défendaient chaleureusement; elle était, du reste, parfaitement reçue partout et le but de bien des désirs, de bien des vanités. Quelques-unes de ses amies enviaient sa gaieté, son insouciance, la manière élégante et détachée dont elle jugeait des hommes et des choses, mais Mme de Tournay avait l'habitude de dire, avec un air particulier, à ceux qui venaient lui faire leurs confidences sur elle : « Au fond, je vous assure, cette femme-là est malheureuse. » « En voilà assez pour aujourd'hui, dit Alfred en jetant ses pinceaux. Le jour commence à baisser. Je trouve cela tellement beau, que je préfère regarder le poëme silencieux du couchant, qui se passe devant moi, sans rien faire. On comprend, dans des moments comme celuici, des joies immenses dans la solitude. Cela me fait revenir à ce que je te disais il y a un instant. Les jouissances de la pensée sont certes les plus grandes, peut-être mêmes les plus réelles qui existent. L'imagination nous donne tout ce qu'on trouve dans la vie, et, en plus, tout un monde indéfinissable, inconnu du vulgaire, dont la plupart des hommes ne se doutent même pas. Elle nous aide à ressusciter le passé, à comprendre l'avenir, à deviner les solutions des problèmes que la science sonde vainement, à entrevoir la destinée humaine. Combien de choses deviennent alors bien petites à côté!
    — Dis donc, si quelques-uns des camarades nous entendaient faisant de la philosophie à cette hauteur...
    — Je les plaindrais bien s'ils ne comprenaient pas combien ce que je veux dire est vrai, quoique je m'exprime fort mal. Mais je suis bien loin d'être un philosophe; je suis un artiste et je ne m'en plains pas. La philosophie cherche, et très-souvent ne trouve pas; l'art devine et se trompe rarementCette affirmation, qui consiste à interroger le rapport de l'artiste bohème à la pratique philosophique a été peu développée par la critique.. La Vénus de Milo

    est une des plus absolues vérités que je connaisse.
    — Je vous ai toujours enviés, reprit Maurice après une pause, vous autres qui marchez dans la vie sans lui rien demander, satisfaits comme vous êtes par votre monde intérieur, par la poursuite d'un but incompris de la foule, par les joies suprêmes et divines de la création. Mais, hélas! combien y en a-t-il qui souriraient ironiquement de votre bonheur, à qui vos jouissances paraîtraient vides! Ceux-là, qui ne comprennent que ce qui est matériel et sensible, ont besoin des félicités mondaines, ils ne se soucient que de ce que vous ne regardez même pas, et pour eux, qui sont à la merci de toutes les imperfections humaines, combien de mécomptes, combien de dégoûts !
    — Il faut déjà être un peu des nôtres pour nous envier. Et les autres, s'ils ne nous plaignent pas tout à fait, doivent croire que nous avons beaucoup de mérite à être heureux avec si peu. Ils se trompent, mais les apparences sont ainsi. Moi, par exemple, qu'ai-je trouvé dans la vie qui puisse me faire envier? J'ai tout négligé pour m'absorber dans le travail, j'ai tout sacrifié à l'art (sans même m'en apercevoir cependant), je n'ai rien demandé hors de là. On aurait pu croire que je poursuivais le succès. Eh bien, le succès n'est pas venu, il s'est fait attendre bien longtemps, et il ne m'en est arrivé un peu que lorsque je n'y pensais même plus. Si j'eusse donc été un ambitieux à ma manière, combien de fois j'aurais dû plier sous le poids du découragement! Mais non, je travaillais pour travailler, j'adorais l'art pour l'art. Mon indifférence pour le reste n'était ni bravade ni affectation. Ne suis-je donc pas moi-même une preuve vivante de ce que je disais tout à l'heure? Car je n'ai rien eu de ce qui constitue le bonheur pour les autres, et j'ai toujours été aussi heureux que je puis l'être. Je ne voudrais changer avec personne.
    — Toi, tu as connu la poursuite du bonheur, tu t'es mêlé à la vie, tu as lutté, tu as tenté, tu as dû revenir au point d'où tu étais parti, et voilà comment maintenant nous nous retrouvons ensemble plus unis que jamais, poursuivant encore des routes différentes, toi vivant dans le passé, moi au jour le jour; mais tous deux cherchant le calme. De grandes jouissances peuvent nous être accordées toujours, celles de l'esprit; la vie est toujours belle, pour qui l'apprécie à sa juste valeur. C'est nous qui sommes dans le vrai. Ne trouves-tu pas que j'ai raison?
    — Peut-être oui, répondit Maurice, redevenu songeur. Mais partons, le soleil est couché, la nuit va nous surprendre.